Nous aimons-nous ?

Les Marocains se présentent aujourd’hui comme les champions toutes catégories des naturalisations en Europe. Sur les 783100 naturalisés en 2011, 64 300 sont des détenteurs du passeport vert. Les Marocains sont en tête partout, 18,3% en France, 23,9% aux Pays-Bas, 23,6% en Belgique, 19,1% en Italie…

Ancienne lauréate d’une université lyonnaise, cette quinquagénaire se rappelle encore de ce dossier entouré d’un ruban rouge. Il lui avait été remis en même temps qu’une médaille d’argent lors d’une cérémonie organisée en l’honneur des majors de l’année, diplômés dont elle faisait partie. Ce dossier contenait le formulaire de demande de naturalisation. «Mais qui, dans ces années 80, pensait à devenir français, se souvient-elle. Le faire voulait dire, pour les jeunes étudiants marocains que nous étions, retourner sa veste».

Depuis, que d’eau a coulé sous les ponts ! Selon les dernières statistiques rendues publiques par l’Eurostat, l’Office statistique de l’Union européenne, les Marocains se présentent aujourd’hui comme les champions toutes catégories des naturalisations en Europe. Sur les 783 100 naturalisés en 2011, 64 300 sont des détenteurs du passeport vert. Les Marocains sont en tête partout, 18,3% en France, 23,9% aux Pays-Bas, 23,6% en Belgique, 19,1% en Italie …Alors, entre ce temps, pas si lointain de la décennie 80, et aujourd’hui, que s’est-il passé pour qu’un tel basculement ait eu lieu ? L’explication de ce phénomène ne tient pas à une seule cause et il appartient aux sociologues de l’étudier dans toute sa complexité. Cependant, en considérant ces chiffres, on ne peut pas ne pas les mettre en parallèle avec cette autre réalité, terrible pour sa part, des harragas qui bravent la mer et se mettent en danger de mort pour rejoindre la rive espagnole. Certes, la cause immédiate est d’ordre économique. C’est faute de travail sur place, et donc d’avenir, que ces désespérés (car on ne peut qu’être désespéré pour en arriver à une telle extrémité) se jettent à la mer, au sens propre et au sens figuré. Mais, dans le même temps, parmi les candidats à l’émigration, et une étude récente les évaluait à 42% de la jeunesse marocaine, la proportion la plus importante est dotée d’un niveau d’instruction supérieur ou moyen. Donc des personnes qui pourraient, si elles s’accrochaient vraiment, finir par décrocher un boulot. Ou qui l’ont déjà ! Nul besoin d’interroger les chiffres, ces cas se croisent autour de soi. Qui ne connaît pas, dans son entourage proche, de ces exemples de cadres qui, à un moment donné de leur existence et alors même qu’ils avaient un job, ont choisi d’émigrer vers des destinations lointaines comme le Canada ou l’Australie ? Quant aux étudiants qui partent avec la ferme intention de faire leur vie hors du Maroc, ils sont légion. En même temps que le diplôme, leur ambition est d’obtenir le plus rapidement possible la nationalité du pays qui les accueille. Une chose impensable pour les centaines de milliers de «TME» qui, entre les décennies 60 et 80, sont partis travailler en Europe, jetant les bases des communautés marocaines aujourd’hui établies sur le continent. Ces gens-là, comme les étudiants d’alors, ne rêvaient que d’une chose : revenir au Maroc. Alors oui, il y a eu un basculement sidéral et ce basculement n’a pas pour cause uniquement l’économique.

De manière plus fondamentale, il se rapporte à l’attachement que l’on a au pays, à la force du sentiment national qui vibre en vous et qui vous rend inconcevable de vivre ailleurs que sur le sol natal. Ce sentiment-là, il n’est pas nécessaire d’être expert ès machin pour constater son délitement. Non, nous n’aimons plus notre pays comme nos pères l’ont aimé au-delà de tout, au-delà même, pour certains d’entre eux, de leur propre vie. Or, ne plus aimer son pays revient à dire ne plus s’aimer soi-même, ne plus aimer ce qui nous fonde, nous lie les uns aux autres et fait notre être profond. Même si cela doit faire sauter certains, comment, là aussi, ne pas faire de nouveau un parallèle avec, cette fois-ci, la virulence extrême dont ont été l’objet ceux qui ont osé ouvrir le débat de la langue d’enseignement ? La hargne manifestée à leur égard et, plus important encore, le mépris exprimé vis-à-vis de cette langue maternelle qu’est la darija sont révélateurs d’un réel problème qui, lui, est du registre des psychiatres et des psychanalystes.

Comment peut-on, à ce point, rabaisser et pourfendre sa langue maternelle, celle entendue dans le ventre de sa mère et avec laquelle on parle tous les jours ? Cette darija qui, comme l’amazigh, est porteuse de notre histoire et de notre culture de Marocains et nous lie les uns aux autres. Ce mépris-là ne traduit-il pas un autre mépris, combien dévastateur, un mépris qui ne serait autre que le mépris de soi ? Il serait bon de nous poser la question et le débat autour de la langue, porté aujourd’hui sur la place publique, en est l’occasion.