Notre jeunesse souffre en silence…

Elle s’appelle Maroua. Maroua Affa. Retenez ce nom. Elle a 14 ans. Elle vient de publier son premier roman : Clair de Lune. Peu importe ce qu’en dira la critique. A mes yeux, Maroua représente cette jeunesse marocaine créative, les rêves plein les yeux, déterminée à les réaliser avec fougue et ingénuité.
Pour quelque temps, l’innocence et l’impétuosité de Maroua m’ont fait oublier le regard désespéré des jeunes manifestants devant les ministères, protestant devant le Parlement ou marchant vers les mairies. Mon esprit se détourna de ces familles qui, à Laâyoune, Tinghir ou Sidi Ifni, las d’attendre, surmontent la crainte de la force publique et le respect des convenances sociales, et revendiquent dans la rue leur droit au logement, au travail, à l’accès aux soins.
Combien osent-ils le faire, tant le peuple marocain est paisible et n’aspire qu’à la satisfaction de droits élémentaires et légitimes ? Les jeunes de Foum Zguid, Gdana, Taounate, Lmfassis, Lakrakra, Akka, Oulad Ali Toualaa, Oulad Mrah, bref, la jeunesse de l’arrière-pays rêve d’aller de l’autre côté de la Méditerranée.
En 1998, j’écrivais : «Enjeu du Maroc de demain, nos jeunes sont au cœur de nos problèmes… Que leur avons-nous préparé …? La résignation ? La vente de cigarettes au détail ? Le vol à la tire ? La révolte ? Par la magie des télécommunications, ils comparent, fantasment… prêts à se jeter dans les bras du premier venu. La porte est ouverte à tous les dangers, tous les intégrismes, toutes les aventures… Nos enfants nous tendent déjà un doigt accusateur. Leur jugement sera sévère. Le verdict de l’Histoire implacable» (Le Maroc de nos enfants).
En 2011, année internationale de la jeunesse, les jeunes continuent de souffrir en silence. Jusqu’à quand ? Bien des catégories sociales, handicapés, femmes, enfants, ont des porte-parole qui les défendent avec plus ou moins de bonheur. Par tradition, par négligence, les jeunes restent relégués dans l’ignorance, condamnés à suivre un chemin incertain qui les mènerait vers une improbable intégration sociale.
Pourtant, beaucoup a été fait pour les jeunes. Tout récemment, les mesures adoptées par le gouvernement en 2006, dont Moukawalati, ont permis à des acteurs publics, associatifs et privés de contribuer à l’entreprenariat des jeunes. Hélas, les résultats se font attendre. Or, le temps urge. Chaque année, 200 000 jeunes arrivent sur le marché du travail, alors que notre économie ne crée que 120 000 postes.
Qu’attendons-nous donc pour résoudre cette terrible équation ? Que se réalise la prédiction de la Confédération syndicale internationale qui, s’appuyant sur les taux élevés et croissants du chômage des jeunes publiés cet été par l’OIT, les décrit comme une «bombe à retardement sociale» qui menace le tissu social, économique et politique des pays dans le monde entier ? Du coup, comment ne pas faire le rapport avec ce qui se passe en Tunisie et en Algérie ? L’image de jeunes qui défient l’ordre social dans les rues, saccagent tout sur leur passage, scandent des slogans dévastateurs, et bravent les balles des forces de l’ordre, sont angoissantes. Serions-nous candidats à connaître ces mêmes turbulences qu’à Dieu ne plaise ? Prudemment optimiste, je me dis, cela ne peut pas arriver chez nous. Pourquoi ? D’abord, parce que nous avons fait des pas considérables en matière de promotion des droits humains, efforts reconnus internationalement. Ce n’est pas encore l’idéal mais… qui peut prétendre que le Maroc d’aujourd’hui ressemble à celui d’il y a vingt ans ! En tout cas, notre contexte n’a rien à voir avec celui de pays voisins où la seule voix audible est celle du pouvoir.
Ensuite, parce que nos déficits sociaux figurent désormais dans le radar de l’Etat, depuis qu’en mai 2005 le Souverain avait doté le Maroc d’une philosophie de développement humain, l’INDH. En attendant son aboutissement conceptuel, cette initiative a impulsé une dynamique et incité les acteurs sociaux à «œuvrer sans relâche en vue d’arracher les catégories et les régions défavorisées de l’emprise de la pauvreté, de l’exclusion et du sous-développement, de leur permettre de prendre en charge leur propre essor, et de réaliser le développement humain durable, qui constitue le véritable combat du Maroc d’aujourd’hui et de demain». (Discours fondateur de l’INDH).
Plus encore, les discours royaux font régulièrement référence aux jeunes et incitent à «accroître les capacités de création d’emplois, indispensables pour assurer une réelle protection sociale à nos citoyens en général, et à nos jeunes en particulier» (discours du Trône, 30 juillet 2008).
Le problème des jeunes, bien qu’il n’ait pas de solution, sinon définitive du moins efficiente, n’est donc pas absent de l’agenda public.
Enfin, et quoi qu’on dise, le Maroc est envié pour ses entrepreneurs, son environnement économique, son agriculture, ses chantiers structurants et ses réformes en cours. Alors que nous manque-t-il ?
J’avoue mon impuissance à recommander la solution idoine. Les nombreuses et riches compétences dont dispose notre pays sont plus en mesure de préconiser le traitement le plus approprié à cette terrible problématique des jeunes. À ma modeste échelle, je ne peux que m’aventurer à avancer certains pré-requis.
D’abord la prise de conscience que le problème nous concerne tous. Au lieu de soupirer ou de détourner les yeux, agissons !
Dans ce tous, à tout seigneur tout honneur, il y a le gouvernement auquel manque une politique efficace qui ouvre, selon les vœux de l’OIT, de multiples voies d’accès à un travail décent aux jeunes, éradique la pauvreté et promeut développement, croissance et bien-être durables pour tous. Or, si une croissance économique élevée et soutenue est nécessaire à la création d’emplois durables de qualité, elle n’est pas suffisante, en particulier pour les jeunes. L’on ne peut raisonnablement s’attendre à ce que l’Etat continue, comme par le passé, à embaucher à tour de bras. L’heure est venue d’investir le champ de l’auto-emploi par des politiques de promotion de l’entrepreneuriat des jeunes qui soutiennent activement les jeunes ayant vocation à créer une entreprise par un dispositif associant l’information, l’orientation, l’aide au montage de projet, l’assistance auprès des organismes tiers, et l’accompagnement post création.
Ensuite, que nos partis proposent de réels programmes de promotion de l’emploi des jeunes.
Que les autorités et les conseils locaux s’engagent activement auprès des jeunes de leurs circonscriptions. Nous gagnerons tous à ce que les ONG qui appuient les jeunes promoteurs soient soutenues par les pouvoirs publics, les bailleurs de fonds et les collectivités locales. Secteur privé et institutions bancaires sont tout aussi concernés par une problématique qui ne doit plus être perçue comme relevant de la seule sphère publique.
Enfin, il faut nous mettre au travail d’urgence. La souffrance des jeunes a suffisamment duré.
Alors, et seulement alors, nous pouvons éviter à notre pays que les tensions actuelles, de sourdes, ne se transforment en convulsions destructrices. Alors, et seulement alors, Maroua et les millions de jeunes d’aujourd’hui, adultes de demain, cesseront de souffrir en silence pour donner libre cours à leur riche créativité, entrer de plain-pied dans la vie active, concrétiser leurs rêves et devenir de fiers et actifs contributeurs au développement de leur pays.
N’est-ce pas là notre devoir de parents ? N’est-ce pas là notre rôle de génération responsable de la nature du legs qu’elle laissera aux suivantes ? Après tout, le Maroc ne nous appartient pas, il appartient à nos enfants !
Cela est à notre portée, tant notre merveilleux pays regorge d’intelligences et de bonnes volontés.