Notre honneur à  nous

Au Liban, les armes se sont enfin tues. Le vrombissement des avions a cessé et le ciel est redevenu serein. Mais le pays, lui, saigne de toutes parts. Les plaies sont immenses. En un mois, le rêve de la normalité retrouvée a volé en éclats. Le décor des murs et des routes éventrés a repris place et, avec lui, cette douleur et cette désolation dont les Libanais pensaient s’être définitivement affranchis. Plus de 1 200 morts, quatre fois plus de blessés, près d’un million de déplacés, des champs de ruines courant sur des kilomètres, la guerre menée par Israël au Hezbollah a laissé le Liban exsangue. En termes de pertes matérielles, les seules chiffrables, la facture s’élèverait à dix milliards de dollars. La commission des secours a en effet estimé le 10 août dernier que 29 installations vitales ont été détruites ou dévastées de même qu’ont été endommagés quelque 630 km de routes, 145 ponts, 7 000 logements et 900 usines, fermes et marchés. De plus, le bombardement d’une centrale électrique a provoqué une marée noire sur plus de 140 kilomètres de côtes libanaises. Bien qu’à une échelle infiniment moindre, Israël s’est vu infliger aussi des pertes humaines avec 158 tués (41 civils et 117 militaires) et il a connu des déplacements importants de populations du nord du pays pris pour cibles par les roquettes du Hezbollah vers le sud.

Les bombardements aveugles par l’aviation israélienne des villes libanaises qui ont fait des civils les principales victimes du conflit a renforcé un peu plus, si besoin est, le monde arabe, dans son aversion d’Israël et de l’Amérique de Georges Bush junior. Al Qaïda peut remercier les généraux israéliens et leurs conseillers américains, grâce à eux, de nouvelles vocations au terrorisme vont se faire jour. La rage face aux crimes de guerre tels que celui de Cana commis par Israël sous le regard impuissant des nations implose en graines de haine prêtes à la germination. Pour le passage à l’acte, il n’aura guère fallu attendre. Alors que l’odeur de la poudre emplit encore l’air au Liban, en Allemagne, la police a déjoué in extremis un attentat terroriste visant le réseau ferroviaire. L’enquête devait révéler que l’un des deux suspects arrêtés était un jeune libanais de 21 ans dont le frère avait été tué lors des dernières frappes israéliennes.

La rue arabe trouve en Hassan Nasrallah, le chef du Hezbollah, un nouveau héros. Grâce à lui, voilà un mouvement de résistance qui réussit là où des armées ont mordu la poussière, tenir tête à la quatrième puissance militaire du monde. Avec un tel engrais, la poussée verte est partie pour conquérir encore plus de champs et l’on n’y pourra rien. A chaque époque, son tempo et ses utopies. Partout, chez nous comme ailleurs, le fondamentalisme va engranger les fruits de cette guerre. La soif de dignité au sein des peuples arabes est si grande que celui qui tient tête aux «Américains et aux juifs» a d’emblée droit aux vivats de la foule. Ce fut Nasser, puis à un degré moindre Kaddafi, Saddam, Ben Laden, maintenant, au diapason des héros, il y a Hassan Nasrallah et son parti de Dieu.

En ces temps de colère et de rancœur, il ne fait plus bon rêver de désenchanter la oumma. Il revient cependant à ceux qui exècrent les logiques communautaristes et prônent un projet de société démocratique de continuer à défendre, avec une force décuplée, les valeurs de liberté et de respect de la différence.
Le conflit israélo-arabe cristallise depuis soixante ans les frustrations d’un monde arabe qui échoue à redevenir maître de son destin. Cet énième épisode, avec son cortège d’images dramatiques risque fort d’accentuer un peu plus encore au sein de nos sociétés la tendance au rejet de l’Autre. L’Autre sous les traits de l’Occidental, mais l’Autre surtout sous les traits du juif. La création de l’Etat d’Israël et le conflit qu’elle a généré a eu pour conséquence de vider les pays arabes de leur composante juive. Au Maroc, deux mille ans de judaïsme marocain ont quasiment été effacés du paysage en l’espace de quelques dizaines d’années. C’est un fait d’une rareté exceptionnelle dans l’histoire. Après chaque guerre, la saignée au sein de la communauté juive a été telle que de 160 000 membres à la veille de l’indépendance, elle est passée à 3 000- 4 000 aujourd’hui. C’est une perte pour notre pays car une société qui perd de sa diversité est une société qui s’appauvrit. Nos concitoyens de confession juive toujours parmi nous prouvent par leur seule présence la force de leur attachement à leur pays, à notre pays à tous. Il revient à la majorité musulmane d’en tenir compte et de ne pas céder aux amalgames.

Le judaïsme est une chose, la politique israélienne en est une autre. Etre juif ne rend pas responsable des exactions de Tsahal. Au Maroc, des intellectuels de confession juive ont exprimé publiquement, sur la voix des ondes, leur indignation devant les crimes de guerre commis par Israël au Liban. Ils ne furent pas les seuls. Partout à travers le monde, des voix juives se sont élevées pour manifester leur émotion. En France, sous la houlette de Simone Bitton (encore une Marocaine), quarante cinéastes israéliens se sont adressés à leurs homologues palestiniens et libanais dans ce sens. Mais c’est surtout en Israël qu’il revient de saluer le courage de la poignée de militants pacifistes qui, dans un pays en état de guerre, et où la majorité de la population fait corps avec son armée, n’ont eu de cesse de stipendier la politique de leur gouvernement. Ces femmes et ces hommes-là sont des justes. Ils sont l’honneur du judaïsme. Pour l’honneur de l’islam, il revient à quiconque se dit musulman de lutter pour sa part contre la tendance à la stigmatisation de l’autre, contre l’anti-judaïsme viscéral qui, ayons le courage de le reconnaître, sévit dans bien des pans de notre société.