Nostalgie en vacances

Le journaliste, chroniqueur ou non, est-il condamné à  ne parler que de ce qui fait mal ? Il n’est que de voir la presse en cette période d’été. Même les rubriques «spécial vacances» sont à  la joie de vivre ce que Ben laden est à  la paix dans le monde. Imaginer l’humeur d’un lecteur lambda étendu sur sa serviette face à  la mer et parcourant un journal qui le ramène au dernier parricide, au dernier viol d’un enfant par le fqih du coin, au psychopathe qui a tué et découpé une femme, son amant, son mari et violé son chien.

Dans ce qu’on a coutume d’appeler un inventaire à la Prévert, inspiré de sa célèbre «Tentative de description d’un dîner de têtes à Paris-France», ce poète des gens de peu passe en revue tous ceux qui comptent pour du beurre. Parmi eux il y a «ceux qui n’ont jamais vu la mer». Ce passage, tout à la fin de la description, m’avait toujours suivi et trottait souvent dans ma tête depuis la lecture de ce long et beau texte. «Dîner de têtes» est plus théâtral et reste l’un des écrits les plus corrosifs de Jacques Prévert. Il existe d’ailleurs un enregistrement de ce texte récité par Serge Reggiani dont la belle voix chaude et caverneuse lui confère une dimension spectaculaire et théâtralement d’une très belle facture.
Au-delà de la teneur du propos populaire, dans le sens prolétarien et engagé, qui est souvent de mise dans l’œuvre du poète, le fait d’évoquer cette catégorie de gens qui «n’ont jamais vu la mer» fait remonter des souvenirs couleurs d’océan et pleins de douceurs de la première colonie de vacances. Je ne sais pas si ces déplacements collectifs de jeunes enfants, originaires des régions du centre du Maroc et plus ou moins désargentés, vers le bord de la mer existent encore. En tout cas, il fut un temps que la colonie de vacances était la seule opportunité pour les enfants de voir la mer. Et voir un enfant découvrir la mer pour la première fois devait être, pour les adultes qui les encadraient, un spectacle merveilleux. Ce cadeau-là, jamais un enfant ne l’oubliera. Le premier jour, dès le matin mais après un petit-déjeuner qui laissera dans la bouche de l’enfant – autre découverte- un goût de cacao, face à la première vague, l’émerveillement est à son comble. Mais avant de faire trempette, on entonne un petit nachid (chant) pour saluer l’océan, célébrer la nature, exhorter la camaraderie et c’est tout. Les imprécations et autres bondieuseries en vigueur aujourd’hui n’avaient pas encore entaché le mode éducatif de l’enfance : un chant quasiment hédonique, plein d’espérance et parfaitement en phase avec l’ambiance estivale. Son seul défaut c’est qu’il est assez long, ce qui ajoute à l’impatience des petits baigneurs qui trépignent sur le banc de sable mouillé et trempent le bout des doigts dans les dernières vaguelettes déposant  des paquets d’écume à leurs pieds. Je devine d’ici les sourires ironiques de quelques amis lecteurs, ou du moins les plus cyniques d’entre eux, visant la tournure nostalgico-bucolique que prend cette chronique de vacances et donc de circonstance.  Et pourquoi pas ? Le journaliste, chroniqueur ou non, est-il condamné à ne parler que de ce qui fait mal ? Il n’est que de voir la presse en cette période d’été. Même les rubriques «spécial vacances» sont à la joie de vivre ce que Ben Laden est à la paix dans le monde. Imaginer l’humeur d’un lecteur lambda étendu sur sa serviette face à la mer et parcourant un journal qui le ramène au dernier parricide, au dernier viol d’un enfant par le fqih du coin, au psychopathe qui a tué et découpé une femme, son amant, son mari et violé son chien. C’est à peu de choses près à cela que l’on nous invite entre deux canicules dans la torpeur de l’été. Sinon, il y aurait la dernière prise de bec entre tel membre du parti de tout (PDT) et tel autre du parti de rien (PDR). Eh! Vous avez remarqué la hauteur spirituelle et la teneur humoristique des petites phrases assassines de certains politiques ? C’est à coups de hache sémantiques que les gars y vont. Et ils y vont franco. Les échanges à fleurets mouchetés, zaâma, c’est pour les gonzesses et les tarlouzes. Ainsi, lorsque les coups sont bien donnés et bien comptés par la presse qui en fait des manchettes, et comme on n’est pas des sauvages, on recourt  à la justice de son pays, car tout le monde a  confiance en la justice de son pays. C’est comme à la campagne de jadis, lorsque tel khammas (métayer) fracasse  à coup de piolet la tête de son homologue et néanmoins voisin, voire cousin, avant de le traîner devant le tribunal le plus proche situé à des centaines de kilomètres.  
Alors revenons aux colonies de vacances pour  regretter que la nostalgie ne soit plus ce qu’elle était. Aujourd’hui, se souvenir est devenu un signe soit de faiblesse, soit de vieillesse. Pour d’autres, les plus politiques ou passant pour tels, c’est du pur conservatisme. Pourtant, le propos de cette nostalgie, au sens noble de ce mot si beau et si humain, n’est pas de laisser penser  que «c’était mieux avant» sans rien tenter pour que demain soit meilleur, mais de se réconcilier avec son propre passé et y introduire un peu d’art, un zeste d’imagination et, si possible ou si affinités, un petit sourire.