Noces à  Zhiliga

J’étais partie pour un petit débat du genre : les mariages ne sont-ils pas
une merveilleuse manière de mieux connaître les us et coutumes
des différentes régions que compte notre beau pays ?

Sur la lancée d’un article de notre collègue Jaouad Mdidech, paru dans le dernier numéro de La Vie éco, relatif au mariage et à ses dures contraintes, je devisais tranquillement avec un ami sur ce thème, jamais épuisé.
Moi, j’étais partie pour un petit débat du genre : les mariages ne jouent-ils pas un rôle éminemment positif pour l’intégration des différentes composantes régionales et culturelles d’un pays et patati ! et patata ! ou, plus simplement, le mariage n’est-il pas une merveilleuse manière de mieux connaître les us et coutumes des différentes régions que compte notre beau pays ?
«Moi, Fassi, si je n’avais pas épousé une Fassie, ça n’aurait jamais marché», voilà ce qu’a osé, de but en blanc, m’affirmer cet ami – pour lequel j’ai du reste le plus grand respect -, avec la subtilité d’analyse et tout l’humanisme d’une guillotine. Pour moi qui adore les histoires de bergères et de princes charmants, les prolégomènes étaient un peu abrupts. «Et… pourquoi donc ?», ai-je voulu comprendre. «Eh bien ! poursuivit-il, une Fassie sait comment tenir son foyer, s’occuper de ses enfants…». Est-ce à dire qu’une femme originaire de Casablanca, Tanger, Essaouira, Benguerir ou d’ailleurs ne sait pas s’occuper de ses enfants? «Non, non, je ne dis pas ça mais, vois-tu, une Fassie sait d’emblée ce que je souhaite, comment manager ses relations avec sa belle-famille, il n’y a même pas besoin de se parler, on est sur la même longueur d’onde. Elle sait comment agir en toute circonstance, fêtes, événements familiaux…»
Diable ! Moi qui m’apprêtais à extrapoler savamment sur les vertus de la multiculturalité, à œcuméniser sur les rapprochements entre religions, à franchir allègrement les continents, à bondir par dessus les océans et, pourquoi pas, à faire la Galaxie des Planètes Unies (petite hésitation, je revois la tête d’E.T…). Me voilà songeuse. Je ne peux soupçonner mon ami d’être borné, ni rien, il est intelligent, il est progressiste (oui, ça existe toujours), démocrate, militant pour la tolérance, contre l’obscurantisme, «touche pas à mon pays», et tout ça. Et vas-y que je te donne des tas d’exemples de mariages qui ont capoté : elle était casablancaise, il était fassi ; il était soussi, elle était slaouie ; elle était oujdie, il était r’bati… Je renonce à l’arrêter, il est ailleurs, dans un monde dont je connais bien le fonctionnement, mais que je répugne le plus souvent à fréquenter : la réalité. Moi, je préfère continuer à rêver, c’est plus rigolo. Je ne me laisse donc pas aller aux arguties tortueuses dont je suis capable et très friande. Oui il a raison, les coutumes ne sont pas les mêmes d’une région à l’autre, oui les rituels du mariage sont différents, oui les uns demandent du «louise», les autres des m’dammas, des bracelets, des pendentifs, une parure et que sais-je encore. Oui, dans telle région on prépare les reghaïef avec rien que de l’huile, dans telle autre rien que du beurre ; oui le baghrir ne présente pas le même nombre de trous selon son origine géographique et le petit-déjeuner comporte tantôt de l’huile d’olive, tantôt de l’huile d’argan, du beurre ou des œufs au khlii. J’en conviens sans l’ombre d’une réticence : la culture est une seconde nature.
Mais, enfin, tout cela est-il bien vital ? Moi qui pensais me faire plaisir en développant dans un deuxième temps la thématique du «mariage, tombeur des barrières de classe», j’ai préféré battre lâchement en retraite pour parler de… l’Irak, tiens. Là, au moins, je suis sûre que nous serons d’accord, surtout que nous n’avons, ni l’un ni l’autre, la moindre idée sur comment sortir ce malheureux pays de l’imbroglio dans lequel «certains» l’ont plongé (mais chut ! pas de digression).
Alors, si je comprends bien, je suis fassie, j’épouse un Fassi, je suis de Tandrara, j’épouse une Tandrariya (je suis sûre que plein de mes chers compatriotes ne savent même pas situer Tandrara sur une carte mais je ne dirai rien, qu’ils aillent donc consulter un atlas). Bon ! récapitulons. Nous voulons former un beau et grand pays, que dis-je, nous formons déjà un beau et grand pays, et nous ne voulons pas nous connaître les uns les autres ? Essayer, au moins ? Ah ! les vertus du service militaire qui, ailleurs, autorise de tels rapprochements dans le joyeux brouhaha des chambrées ! A l’école, alors, à défaut ? Je veux bien, mais bon, en général, dans les écoles de Marrakech, il y a surtout des Marrakchis… Pas très efficace. Au bureau ? Pas plus sérieux. Vu comment je travaille, pas beaucoup le temps de parler avec les collègues des coutumes de ma région. Alors? Alors je persiste et signe : je saurai que quelque chose a changé dans notre société quand – et seulement quand – on viendra m’annoncer, preuve à l’appui, qu’un nombre respectable de Slaouis a épousé un nombre égal de Zhiligui-e-s. Foi d’utopiste, je n’en démordrai pas !