Ne soyons pas manichéens !

Prenons le cas de notre «chauffeuse» en hijab. Dans la rue, un «moderniste» pur et dur auquel la simple vue d’un hijab donne de l’urticaire ne verra
en elle qu’une figure de «l’obscurantisme» qui menace.
Mais pour peu qu’elle le prenne en taxi, cette même «représentante
de la régression» va jeter notre «progressiste» dans la perplexité.

Casablanca, heure de pointe. Recherche désespérément petit taxi rouge. Ceux qui passent vous filent sous le nez, indifférents à vos grands signaux. Ils ont fait le plein. Après un bon moment d’attente, il en est un qui, enfin, daigne s’arrêter. A l’avant, un passager est déjà installé. Il s’agit cependant d’un accompagnateur, non d’un client, le compteur étant éteint jusqu’à ce que le conducteur l’actionne pour votre course. Contrairement aux tacots poussifs que l’on n’est que trop souvent acculé à prendre, celui-ci est d’une propreté méticuleuse. Une odeur agréable plane à l’intérieur. Ce n’est toutefois pas là la seule différence avec les taxis habituels. Les mains qui tiennent le volant ne sont ni fortes ni rugueuses. Elles sont, au contraire, fines et délicates. Elles appartiennent à un chauffeur qui n’en est pas un. Notre chauffeur se trouve en effet être … une chauffeu «se», un féminin que la langue française n’a pas conçu. Mais cela ne s’arrête pas là. Pour couvre-chef, foin de casquette ! Un voile ! Notre «chauffeuse» porte hijab.
Qu’il s’agisse de simples propos, de discours construits ou d’analyses théoriques, certains concepts sont devenus incontournables. Dans la bouche notamment des observateurs de la société, journalistes ou universitaires, on ne peut plus aligner trois phrases sans parler de «changement», de «mutation», de «modernité» ou/et, bien entendu, de «démocratie». Leur font pendant d’autres termes, tout aussi récurrents tels que «forces de résistance», «régression», «obscurantisme», etc. Le champ en fait se partage entre les partisans des premiers et les adeptes des seconds. Selon qu’on adhère à l’idée que «les choses évoluent» ou au contraire que «tout va de mal en pis», on emprunte l’un ou l’autre lexique. Les concepts nous sont indispensables pour définir une réalité mais, dans le même temps, ils l’enferment. Ils lui ôtent de sa richesse et réduisent sa complexité. Ils peinent à rendre compte de l’ambivalence des situations. Or, que l’on voit la bouteille à moitié pleine ou à moitié vide, on ne peut occulter le fait que l’époque actuelle se caractérise justement par une forte propension à l’ambivalence. «La perte de repères», autre expression consacrée, vient de ce que l’on se confronte à la chose et son contraire. Plus encore, cette chose-là peut porter en elle sa propre négation. Selon qu’on l’aborde sous une face ou sous l’autre, elle va s’offrir à des lectures opposées. Revenons par exemple à notre «chauffeuse» en hijab. Croisée dans la rue ou au volant de son taxi, elle sera perçue de manière diamétralement différente. Dans la rue, un «moderniste» pur et dur auquel la simple vue d’un hijab donne de l’urticaire ne verra en elle qu’une figure de «l’obscurantisme» qui menace. Mais pour peu qu’elle le prenne en taxi, cette même «représentante de la régression» va jeter notre «progressiste» dans la perplexité. Conduire un taxi a toujours été l’apanage des hommes, au Maroc comme ailleurs. Que ce métier se féminise montre à l’évidence combien les Marocaines investissent le champ public et font tomber une à une les barrières qui les enfermaient dans l’espace clos de la horma. Elles acquièrent ainsi une liberté nouvelle et pour notre moderniste, cela est une incontestable avancée. Mais voilà, cette même femme qui s’aventure à conduire un taxi, qui donc, la journée durant, va voiturer des hommes et être dans une étroite proximité avec eux, porte hijab. Bonjour l’image contradictoire ! Notre homme pourra toujours arguer que «voyez, le passager à ses côtés, cela doit être son mari. Et donc, etc.», la réalité fera fi de son désir de la circonscrire.
Est-ce à dire qu’il ne faille rien chercher à décripter? Certes non, tel n’est pas le but du propos. Mais il est bon parfois de laisser les concepts et les grands mots prendre du repos. De se défier de ces affirmations à l’emporte-pièce qui polluent le champ sémantique. On apprend souvent beaucoup en se donnant juste la peine de regarder autour de soi. Pour qui cherche des raisons d’espérer, l’observation de la vie dans sa quotidienneté est la meilleure des voies. Pour qui veut désespérer également. Car à chacun sa perception de la bouteille. A moitié vide ou à moitié pleine !