Né pour le théâtre

On peut dire, lorsqu’on aime le plan académique en deux parties, qu’il y a deux sortes d’artistes : ceux qui sont nés et vivent pour leur art, et ceux qui en vivent. Mais pourquoi n’y aurait-il pas, au delà de cette vision binaire, un artiste qui réunirait ces caractéristiques, à savoir un artiste qui est né pour son art, mais qui vit pour et par lui ? Tayeb Seddiki, qui ne faisait rien comme les autres, est de cette trempe-là.

Ces derniers jours, on a lu, vu et entendu louanges et oraisons funèbres rendues en hommage à cet homme de théâtre par de nombreuses personnes et personnalités du monde de l’art, des médias et de la politique au Maroc, en France et au Maghreb. Il a été, en effet, un des rares parmi ses pairs à avoir une renommée au-delà des frontières. Cela situe déjà la portée de son talent et la qualité de son œuvre. Cependant, certains de ces louangeurs connaissaient cette œuvre, d’autres, assez nombreux, en ont ouïe dire; d’autres encore en ont eu des échos par bribes à travers ces différentes apparitions à la télé ou dans la presse ; apparitions assez spectaculaires il faut le dire, car l’homme aimait le bon mot, usait du calembour (en jouant sur les mots dans les deux langues) et le trait d’esprit, quitte, souvent, à déranger ou à cultiver le malentendu ; malentendu dont parfois il faisait son miel en bon homme de scène qu’il était. Homme de scène dans un théâtre total où il a mis en scène et ensemble: le texte rare, le costume surprenant et la scénographie fantasmagorique afin de donner à voir et à entendre un spectacle de divertissement qui fait rire et réfléchir. Mais qui a vu toute cette œuvre dans cette totale totalité théâtrale ? Peu de gens parmi toutes ces personnes qui ont rendu un hommage mérité à un homme qui goûtait, du reste, assez peu cet exercice funèbre de son vivant, mais a dû le subir à sa mort. On a pu, grâce à lui et en privé, voir l’enregistrement de la pièce El Harraz (en noir et blanc télé visuellement mal réalisée) mise en scène à partir d’un excellent texte du regretté Abdeslam Chraïbi. Pièce mythique, s’il en est, mais souvent citée pour prouver que Nass-El Ghiwane et Jil Jilala, les deux groupes des seventies, sont issus de la troupe de Seddiki. D’autres pièces et non des moindres ont été vues par le public des années 70 et 80, au théâtre ou exceptionnellement à la télé. Mais si le répertoire est très riche, dense et varié, peu en a été filmé ou rejoué, et encore moins repris ou revisité, si l’on excepte le travail que fait son disciple et ami le metteur en scène et comédien, Mohamed Zouhir, depuis quelque temps en mettant en scène précisément El Harraz et prochainement, nous l’espérons, Al Maqamate.

Le temps des hommages dure ce que durent les larmes, sincères ou de convenances, lors d’un enterrement. Telle est la triste loi de cet exercice. Mais maintenant que cet homme de talent est six pieds sous terre, il reste un héritage, un répertoire foisonnant, une mémoire culturelle qui devrait être prise en charge afin que tout cela s’inscrive dans la durée, aide à promouvoir et alimenter le patrimoine théâtral. Que ces traces laissées par Tayeb Seddiki fassent rêver et travailler d’autres générations, dans le cycle vertueux de cette transmission du savoir dont l’artiste, le créateur et le maître qu’il était avait fait une école. On sait que Seddiki avait un rêve : avoir son propre théâtre. Elevé dans la tradition du théâtre français, où théâtre privé et théâtre public subventionné alimentent et entretiennent l’activité des arts vivants, Tayeb n’attendait plus rien du secteur public. Il avait, très jeune, dirigé le fameux Théâtre municipal de Casablanca dont la destruction lui avait inspiré une pièce ; il a aussi au début des années 80 créé–quasiment à partir de rien et avec presque rien– un festival culturel, mêlant musique, cinéma, chant et théâtre à Essaouira et dont il ne reste aucune trace, sinon quelques coupures de presse jaunies par le temps. Nous sommes quelques-uns à en avoir gardé des souvenirs heureux et quelques photos qui attisent, tour à tour, notre nostalgie ou notre mélancolie sur un temps perdu. En désespoir de cause, Tayeb décida de monter son propre théâtre, d’abord et nécessité oblige, abrité sous un chapiteau, et plus tard en dur. Dure, dure la vie d’un homme de théâtre, aurait-il aimé dire, lui qui avait fait circuler quelques calembours sur ce théâtre privé… de moyens pour un homme de théâtre marocain comptant-pour-rien !… Mais malgré tout, rieur et blagueur et taquin, jamais cet homme ne laissa le désespoir gâcher sa vie et celle des siens. Il est mort serein, entouré de l’affection des siens et probablement satisfait de ce qu’il a accompli par ses propres moyens. Salut l’artiste ! Salut l’ami !

Comme Tayeb aimait à se rappeler et à citer très souvent, en privé, les auteurs et les fondateurs du théâtre français, il aurait aimé citer un certain Jacques Copeau, animateur et militant de la cause culturelle dès le début du XXe siècle, et qui a donné le goût du spectacle et fait surgir des talents comme Louis Jouvet, Charles Dullin ou Sacha Pitoëff : «Je prétendais m’adresser à tout l’homme, lui faire prendre conscience de toutes ses facultés d’expression par rapport au théâtre, mettre l’acteur à l’école de la poésie et le poète à l’école de la scène».