Ne laissons pas germer la semence de la haine

Lorsque certains ingrédients sont réunis (humiliation, racisme, misère,
haine,…), même la terre la plus pétrie de culture se laisse ensemencer par la
folie.

Quelle absurdité que la vie ! Toutes ces gesticulations, toutes ces angoisses et ces colères pour se retrouver un beau jour couché sur une planche en bois puis descendu au fond d’un trou ! Quelques prières, quelques pelletées de terre et le tour est joué. Les vivants s’en retournent à  leurs affaires et vous abandonnent à  la compagnie des vers ! Quelle absurdité quand on y pense ou plutôt quand la vue d’une forme rigide gisant à  vos pieds vous oblige à  vous en ressouvenir ! Quelle absurdité mais en même temps quelle merveille que cette capacité à  aussitôt évacuer la dite image pour continuer de plus belle à  se vivre comme éternel. Nous avons beau nous savoir mortels, cette finitude, pour ce qui est de soi, reste une évanescence théorique. Sinon serions-nous là  à  chipoter sur les futilités du quotidien, à  consommer le temps comme s’il ne devait jamais nous être compté et à  n’appréhender le monde qu’à  l’aune d’un seul point ? Pourtant que d’horizons se superposent et que leur infinité est envoûtante … A écouter les discours en vogue et à  suivre les débats qui agitent la place publique, la tragédie habiterait la terre comme jamais. «Le monde va mal, le monde est devenu fou», répète-t-on à  satiété comme si l’humanité était en proie à  une maladie rare qui lui occasionnerait une démence inédite. Pourtant, un simple regard jeté en arrière et la somme infinie des turpitudes commises par les hommes au cours de l’histoire remonte à  la surface. Aujourd’hui n’est pas pire qu’hier, il est juste différent. Le monde demeure une jungle dont les lois implacables ne varient que dans leurs apparences. Si nouveauté il y a, elle n’est pas dans le jeu des rapports de force et dans la règle de la soumission du plus faible – qu’il s’agisse des Etats ou des individus – à  la férule du plus fort mais dans le développement d’une conscience morale qui rend l’injustice et l’inégalité inacceptables. Elle est aussi dans l’illusion que l’esprit de la civilisation limite les capacités de nuisance humaine. Une bien grossière erreur. Jamais les droits de l’homme n’ont autant été sacralisés et pourtant ceux-là  mêmes qui les brandissent comme des porte-étendards sont les premiers à  les fouler au pied avec un mépris inouà¯. Et la haine continue à  répondre à  l’humiliation qui, à  son tour, enfante la terreur qui à  son tour nourrit la peur et active de plus belle la répression. Un cercle infernal dont l’histoire de tout temps a eu le secret. Après s’être entouré d’un monde de précautions, TF1 a diffusé ces jours derniers un téléfilm historique, «Hitler, la naissance du mal» qu’elle a fait suivre d’un débat. Prenant l’optique de retracer l’enfance et la jeunesse du dictateur et de traiter des décennies qui ont précédé son arrivée au pouvoir, cette production américano-canadienne a voulu mettre l’éclairage sur les facteurs qui ont permis à  un tel psychopathe de régner sur l’Allemagne et de l’entraà®ner dans son délire. La double question sur laquelle les participants au débat étaient invités à  se pencher était comment la patrie de Goethe et de Schiller a pu enfanter une idéologie aussi monstrueuse que le nazisme et si l’histoire, sur ce point, pouvait se répéter. Ce questionnement hante les Occidentaux depuis cinquante ans. Du côté de la rive arabe de la Méditerranée, le retour régulier sur cette période de l’histoire ne manque pas d’agacer. Les victimes d’hier faisant subir les pires sévices aujourd’hui à  un peuple innocent de leurs malheurs d’antan, la colère et la révolte suscitées par la tragédie palestinienne biaise le regard. Pourtant, au-delà  de l’instrumentalisation faite de ces pages d’histoire, il demeure qu’elles ont été écrites. Et écrites avec l’encre de l’abjection la plus noire et de l’ignominie la plus totale. Le nazisme et son concept de la pureté des races dont la conséquence a été le génocide des juifs et des tziganes est certes le fruit de l’histoire européenne. Mais en tant que produit de la démence humaine, il nous concerne tous. Hitler a été le produit de la haine, elle-même produit de l’humiliation (traité de Versailles), il a été le produit de la misère (crise de 1929), il a été le produit du racisme religieux … Face à  ses ingrédients, même la terre la plus pétrie de culture se laisse ensemencer par la folie. Or, oui, ces ingrédients-là  prolifèrent aujourd’hui. Ici comme ailleurs, ils travaillent les humus et voilent les horizons. Y résister est du devoir de tous. Au bout du compte, demain, chacun d’entre nous sera ce corps rigide gisant aux pieds des vivants restants. Alors, tant qu’à  faire, autant laisser un sillage de lumière de ce passage sur la terre !