Mouvement du 29 février

on en connaît qui auraient été bien contents si le Mouvement du 20 février était tombé un 29. Imaginez des manifs tous les quatre ans. Le rêve de tous les pouvoirs en place de par le monde. En deux célébrations, soit huit années, les plus jeunes prendraient de la bedaine et les plus vieux des galons.

Dans une belle chanson humaniste intitulée, Né quelque part, Maxime Le Forestier se demande en chantant de sa voix douce : «Est-ce que les gens naissent/égaux en droits/à l’endroit/où ils naissent/… Est-ce que les gens naissent/pareils ou pas ?…» Que peut-on répondre à une aussi vaste question ? Tout et rien sans doute. Tout ou presque a été écrit sur le sujet qui date de la plus haute antiquité et peut-être même avant. Penseurs, philosophes et hommes politiques se sont penchés sur la question. Rien de concret n’a été constaté dans la vie réelle des hommes sur terre. L’égalité, comme la justice, l’équité ou la liberté font partie de ces notions à la fois contradictoires et polysémiques. Les éléments constitutifs de chacune d’elles sont interprétés différemment, dans l’absolu comme dans le subjectif, selon la nature humaine et le lieu où celle-ci se meut. Tardivement, au sortir de la Seconde Guerre mondiale et en désespoir de cause, l’humanité s’est  résolue un jour à graver tout cela dans le marbre de la Déclaration universelle des droits de l’homme. Il y a de cela moins d’un siècle. Mais à quand la naissance de l’humanité remonte-t-elle ? Combien de millions d’années ?

Aux grandes questions, il n’y aurait donc que des petites réponses en forme de questions ? Pourtant, on est parti d’une simple chanson captée par hasard sur une radio locale qui résiste encore à la pollution sonore qui dévaste les ondes de chez nous depuis qu’elles sont libres. Comme quoi la liberté n’engendre pas nécessairement de la qualité. Cette dernière notion n’est pas prise en compte et ne peut être gravée dans le marbre des grandes et nobles déclarations de principes de l’humanité. Bien d’autres notions ont été oubliées. Ce sont très souvent les petits détails du vécu, les brèves observations du quotidien banal qui nous ramènent aux grandes questions de la vie. Mais comme on ne s’y attarde pas, on passe son chemin et on fait avec. Faire avec. J’aime bien cette expression qui allie une certaine sagesse à une forme d’intelligence dans la résignation, et qui tient plus de la discrétion digne que de l’obéissance servile. Est-ce une autre façon d’accéder aux chemins qui mènent au bonheur ou à l’idée que l’on s’en fait ? Mais comme l’écrivait le grand poète espagnol de la résistance, Antonio Machado : «En marchant, se fait le chemin/Et tournant le regard en arrière/On voit le sentier que jamais/On ne foulera à nouveau/Marcheur, il n’y a pas de chemin».

Toujours dans le thème «Nés quelque part et égaux en droit» et dans l’observation des petites choses du quotidien, cette information sur le cas d’un humoriste, bloggeur et blagueur français qui a fait de sa date de naissance un événement qui risque de faire date. Il faut dire que Lukino ou Jacques Lucchino de son vrai nom, n’est pas né un jour comme les autres. Né un 29 février, il a réclamé en rigolant, mais non sans un accent de sérieux, de faire de cette date bissextile un jour férié. Travailleur indépendant, il revendique pourtant que le 29 février soit déclaré «Journée du temps libre». Et d’argumenter dans son blog intitulé justement «Mouvement de libération du 29 février» : «Nos salaires annuels étant négociés pour 365 jours, il est anormal de travailler un jour de plus sans en tirer les justes bénéfices». Selon le site web du quotidien français Libération, qui a relié le cas de ce «févriériste» d’un autre genre, il paraît que sa proposition fait son chemin puisqu’elle a attiré des journalistes ainsi qu’un député canadien, ce qui «lui donne l’espoir d’une internationalisation de l’affaire». 

On parle souvent du hasard du calendrier, mais jamais de son injustice. Or nous voilà face à un cas d’école caractérisé. Comment célébrer régulièrement son anniversaire lorsqu’on est né un 29 février ? On ne peut le faire qu’une fois tous les quatre ans et c’est ce qui inquiète les futures mamans qui redoutent un accouchement intempestif en ce drôle de jour «j». D’ailleurs, les Etats et leurs institutions de par le monde, comme du reste toutes les associations de la société civile ont toujours fait attention à ce qu’aucune date historique ne coïncide avec ce jour pas comme les autres. Autrement ce serait une date hystérique. A ce propos, on en connaît qui auraient été bien contents si le mouvement du 20 Février était tombé un 29. Imaginez des manifs tous les quatre ans. Le rêve de tous les pouvoirs en place de par le monde. En deux célébrations, soit huit années, les plus jeunes prendraient de la bedaine et les plus vieux des galons. Les autres en prendraient de la graine. Et puis quatre ans c’est un peu comme une mandature quadriennale, toujours pareille et sans cesse renouvelée, mais célébrée, comme on disait à la MAP, dans la joie et l’allégresse. Enfin, en matière de hasard ou de bazar du calendrier, nous autres sommes déjà habitués à jongler avec toutes sortes de dates. On a les dates du calendrier grégorien et les… dates de celui de l’Hégire. Bientôt, et pourquoi pas ? , on ajoutera celles du calendrier amazigh. Et bonjour les télescopages intempestifs des hasards du calendrier et son «jet lag» (décalage horaire) historique et culturel !