Mourir gaiement

Au Maroc, malgré le poids de la tradition et la forte prégnance de la religion, la mort reste largement de l’ordre de l’impensé. De l’impensé en ce sens que, hormis pour les croyants qui vivent le regard constamment tourné vers Dieu, on ne pense pas sa propre mort. Celles des autres à  la rigueur mais la sienne, difficilement. L’inéluctabilité de notre fin existe en nous mais refoulée au fin fond de notre esprit. Et quand la mort vient à  frapper, elle suscite toujours, en plus de la douleur de la perte, un intense désarroi.

Magdaleene Khoo, 70 ans, est ravie que son cercueil ressemble à un ouvrage au point de croix. Quant à Mlle Chua, qui adore les fleurs, la perspective de reposer dans une bière ornée de roses l’enchante. Pour ces deux habitantes de Singapour, l’idée de la mort a perdu de sa dimension angoissante. Pour avoir travaillé à la personnalisation de leur cercueil dans le cadre de l’opération Happy Coffins (Joyeux cercueils), elles ont démystifié la Faucheuse et attendent celle-ci avec sérénité.

Happy Coffins s’inscrit dans la campagne «La vie avant la mort» menée par la fondation Lien, une société philanthropique de Singapour. Cette campagne a pour but de pousser les gens à réfléchir à leur décès et à en parler. A travers «Happy Coffins», les participants reviennent sur leur histoire et la racontent par le biais des illustrations qu’ils veulent voir figurer sur le cercueil. Une manière à la fois d’introduire du ludique dans l’appréhension de la mort et de remettre en évidence son indissociabilité de la vie. Pour créer les «Joyeux cercueils», la Fondation Lien a fait appel à un collectif d’artistes. Le résultat tel que rapporté par le journal singapourien, The Street Times, est insolite. Rompant avec l’austérité funèbre de rigueur, les cercueils revêtent des couleurs vives ou des motifs amusants, les artistes osant franchement la gaité dès lors que le client y consent.

Mettre de la vie à l’endroit de la mort aide à dédramatiser cette dernière. A Singapour, nous est-il rapporté, la mort est l’objet d’un grand tabou. Le fait est le propre,  non seulement de ce pays lointain, mais de l’ensemble des sociétés modernes. Au Maroc, malgré le poids de la tradition et la forte prégnance de la religion, la mort reste largement de l’ordre de l’impensé. De l’impensé en ce sens que, hormis pour les croyants qui vivent le regard constamment tourné vers Dieu, on ne pense pas sa propre mort. Celles des autres à la rigueur mais la sienne, difficilement. L’inéluctabilité de notre fin existe en nous mais refoulée au fin fond de notre esprit. Et quand la mort vient à frapper, elle suscite toujours, en plus de la douleur de la perte, un intense désarroi. On reprend conscience -l’espace de quelques jours ou même juste de quelques heures- de sa mortalité et cette prise de conscience crée l’effroi. La vue de la mort tétanise, réveille une angoisse insoutenable. D’autant que, à peine sa vie s’est-elle envolée, même l’être adoré est brutalement frappé d’étrangeté. Aussitôt dépouillé de son humanité, il n’est plus que «le corps», que «le cadavre». Nos rites funéraires, par leur côté expéditif, œuvrent à ce basculement. Voyez en quel tour de main est vidée la chambre de la personne qui vient d’expirer, la rapidité avec laquelle celle-ci est extraite de son lit pour être placée sur une planche en bois à même le sol ! Et puis ensuite, au moment de l’enterrement, la vision pénible de ce corps dont les formes transparaissent à travers le linceul et sur lequel tombent les pelletées de terre… Un cercueil aux jolies couleurs sur laquelle volent des papillons bleus, la perspective effectivement est bien moins traumatisante.

Ceci dit, il reste indéniable qu’au Maroc, comme dans toute société où les individus ont la foi, la mort s’aborde autrement que dans un monde désenchanté. A savoir un monde où Dieu ne fait plus recette. Croire aide à vivre. Donc à mourir. Penser qu’une autre vie commence dès lors que celle-ci s’arrête est le meilleur des remèdes contre l’angoisse de mort. Quand, de plus, on a la chance d’être de sexe masculin et que l’on a été un pieux croyant, savoir qu’un vert paradis vous attend avec plein de jolies nanas à votre disposition rend la perspective du départ des plus attrayantes. Maintenant, personne n’est jamais revenu pour nous dire ce qu’il en est vraiment là-haut. La seule chose sur laquelle aucun doute n’est permis, c’est que notre dépouille assure un sacré festin aux asticots. Et fournit un super engrais à la terre, et donc aux arbres et aux fleurs.

Conserver l’idée de la mort présente en soi est sans doute la meilleure manière de vivre. La plupart du temps, nous vivons comme des immortels au capital vie infini. Or, non, notre vie a bel et bien une fin. Pourquoi dès lors la gaspiller en tristesse et déprime, en colère et amertume ? On ne le répétera jamais assez, chaque instant, même le plus banal, est précieux. Quant à la mort, si dessiner des éléphants roses sur son cercueil aide à l’apprivoiser, pourquoi pas ? A quoi bon la craindre d’ailleurs ? Vu tous les joyeux lurons qui nous ont précédés, faire la fête est peut-être encore possible là-haut. Mais, en vérité, il est préférable d’assurer et de la faire d’abord ici. Un tiens vaut mieux que deux tu l’auras.