Morosité et pessimisme

Le gouvernement se réjouit de la réduction du déficit : il est passé de 7,2% du PIB en 2012 à  5,4% en 2013. Mais cette baisse se paie au prix fort : une croissance moribonde et un chômage élevé

Après bientôt trois ans passés aux affaires, l’heure des comptes commence à sonner pour le chef du gouvernement et sa majorité. La présentation de son bilan à mi-parcours au Parlement n’a pas suscité l’enthousiasme des élus de la nation. Quant à la perception de l’opinion publique, elle bascule entre l’indifférence et le pessimisme. Dresser le bilan économique et social des trois années du gouvernement est un exercice difficile. La majorité élue en 2012 a dû faire face à un contexte économique financier et social défavorable. Le gouvernement s’abrite aujourd’hui volontiers derrière cet héritage et ce contexte pour expliquer la situation morose de l’économie nationale : les faibles performances de la croissance sont  de nouveau à nos portes, le chômage s’aggrave, la dette publique reprend son profil ascendant. La responsabilité du gouvernement est loin d’être nulle, il apparaît de plus en plus clairement que son action n’a pas contribué à redresser réellement la situation économique et sociale et encore moins à donner de la profondeur aux réformes figurant dans son agenda politique.
Après une année 2013 marquée par une croissance appréciable du PIB, 2014 ne devrait pas être l’année d’une franche performance. On restera loin de la tendance tracée par le nouveau palier de croissance (plus de 4%) depuis 2007. La politique de restriction budgétaire dictée par la nécessité d’un assainissement des comptes maintient l’économie nationale en dessous de son potentiel. Le gouvernement se réjouit de la réduction du déficit : il est passé de 7,2% du PIB en 2012 à 5,4% en 2013. Mais cette baisse se paie au prix fort : une croissance moribonde et un chômage élevé. L’emprunt international contracté en 2014 a permis de soulager le Trésor et réduire les tensions sur les liquidités. La maîtrise de la dette et des déficits jumeaux restent des défis majeurs. La crise est bien sûr passée par là. Mais de quoi est-elle responsable et qu’est-ce qui est lié à la politique budgétaire de l’actuelle majorité ?  On lui saura gré d’avoir engagé (enfin) une réforme de la compensation qui reste encore à parfaire. Quant aux recettes publiques, leur ralentissement  résulte d’un choix politique, celui de ne pas entreprendre une vraie réforme fiscale. Le manque à gagner dans les recettes n’a pas été compensé par les mesures fiscales catégorielles mises en place pour faire face aux problèmes de financement. Les choix imputables à la politique budgétaire de l’actuelle majorité sont donc venus s’ajouter à une conjoncture internationale difficile.
L’augmentation de l’activité économique envisagée pour 2014 devrait rester trop limitée pour entraîner une amélioration sensible sur le marché du travail. La courbe du chômage tendrait à s’aplatir. Et ce malgré l’extension de l’activité informelle et la contraction de l’effectif de la population active découragée de chercher un emploi. Le nombre de chômeurs de longue durée alimentera la précarité et la vulnérabilité des ménages. Sur la question de l’emploi, le gouvernement n’a pas été à la hauteur de ses engagements. Si aucune promesse phare n’a été exprimée dans le programme gouvernemental, aucune politique active d’emploi n’a été initiée, comme si le chômage devait être régulé par les mécanismes spontanés du marché. Le projet d’indemnisation des pertes d’emploi tarde à voir le jour, les dispositifs de Taehil et d’Idmaj peinent à atteindre les objectifs tracés et Moukawalati est morte d’une mort lente.
Dans le domaine de la protection sociale, les réformes entreprises sont encore timides. En matière de retraites, le gouvernement s’était engagé à traiter le défi de la réforme au-delà des ajustements paramétriques (durée de cotisation, recul de l’âge légal de départ, niveau des pensions..). La réforme en profondeur semble  renvoyée aux calendes grecques et son financement reste problématique. En matière de santé publique, le gouvernement a procédé à quelques réformes (Ramed et médicaments). Mais la généralisation effective du Ramed bute toujours sur les questions de son montage financier, de la réforme de l’hôpital public et l’organisation du système de soins de santé.  Quant à l’éducation, la réforme de la réforme devait redresser les dérives du plan d’urgence et s’attaquer aux points nodaux  de la Charte de l’éducation. Les  questions clés de la qualité, de la langue, de la pédagogie, de l’évaluation, de la gouvernance institutionnelle de ce secteur sont remises sur le tapis. Mais les orientations à prendre et la feuille de route de la nouvelle réforme semblent échapper au contrôle du premier ministre.
Le bilan à mi-chemin de la politique gouvernementale n’est pas brillant et les défauts de conduite de la politique gouvernementale sont réels. Dans ce contexte, les Marocains ont le blues. Ils sont pessimistes. Or, cette morosité risque d’être autoréalisatrice : quand on est inquiet, on n’investit pas et on rogne sur son épargne. Des comportements qui renforcent les difficultés rencontrées au lieu de les surmonter. Les Marocains ne désespèrent pas de ce gouvernement. Et il n’est pas interdit de penser qu’il serait capable de renoncer à son  approche populiste et moralisatrice pour aller vers une action plus entreprenante. L’année qui s’annonce sera marquée par les consultations communales, régionales et professionnelles locales. 2016 sera l’année des législatives. Et le moins que l’on puisse dire est que cela nous promet deux années politiques chaudes. Parce que les élections locales seront déjà pour beaucoup l’occasion d’exprimer un jugement sur la politique conduite par le gouvernement depuis sa constitution. Ce n’est bien sûr pas l’objet de ce scutin, mais nombre d’électeurs succomberont à cette tentation. Et il est probable que leur jugement sera alors sévère. Car l’exaspération sociale, diffuse, mais de plus en plus tangible, se combine à une situation politique où les tensions sont plus vives.