Morceaux de choix

Il y a une théorie philosophique marrante sur le concept du choix, cogitée par Pierre Desproges : «Tout dans la vie est une question de choix. à‡a commence par : le téton ou la tétine ? ; et ça finit par : le chêne
ou le sapin ?». Vous remarquerez
que tous ces choix sont faits à  l’insu de notre plein gré par les autres.

L’expression universelle pesant son poids de résignation qui veut que, dans certaines situations, l’homme «n’a pas le choix» est souvent frappée au coin du bon sens. Les philosophes ont suffisamment gambergé sur le sujet en posant les questions ontologiques relatives à la volonté, la liberté ou le libre arbitre et le déterminisme. Les théologiens de tout bord et de tout poil y ont été de leurs dogmes et ont clos le dossier. Bien entendu, et depuis toujours, les philosophes posent des questions alors que les théologiens fournissent des réponses. D’où le succès des derniers auprès des foules qui ne veulent pas se prendre la tête, comme on dit aujourd’hui, avec des choses complexes. La vie au quotidien est déjà assez compliquée comme ça. Mais, comme disait Montaigne : «Puisque je ne suis pas capable de choisir, je prends le choix d’autrui». Tout cela pour essayer de démontrer qu’en définitive, on fait ou on subit toujours un choix. Et tant qu’à faire, conseillait quelqu’un, «si tu as le choix entre deux théories, choisis la plus drôle».

Vous en connaissez, vous, des théories marrantes ? En creusant sans trop se prendre au sérieux et sans trop se fatiguer, il y a des chances d’en trouver. Mais en attendant, restons dans la question du choix pour évoquer deux informations dans l’actualité de la semaine et dont le point commun illustre parfaitement le propos. Deux choix cornéliens dans deux domaines spectaculaires : le foot et le showbiz. Le joueur de foot hollandais d’origine marocaine Afellay devrait choisir entre le sélectionneur (ancienne vedette de foot en Hollande et à l’AC Milan) Van Basten et donc jouer sous le maillot des Bataves, ou aller avec Fakhir, l’entraîneur des Lionceaux de l’Atlas. Il suffit de jouer un seul match avec l’une des deux sélections pour être rayé définitivement par la Fifa de la liste de l’autre. En clair, le Maroc, terre des origines des parents, ou la Hollande, pays natal et terre d’accueil ? Pas facile, n’est-ce pas ? Autre chose que la question philosophique récurrente de la cantine devant le poulet-frites : «l’aile ou la cuisse ?». Encore que l’argument alimentaire eût pu aider à résoudre le dilemme pour certaines personnes qui se posent la question sous l’angle bassement économique. Dans ce cas-là, on est désolé, mais entre le PIB du Maroc et celui des Pays-Bas, il n’y a pas photo. C’est donc la cuisse ? A l’aise, Blaise ! comme dirait Pascal qui, lui, avait une autre théorie, sous forme de pari, à propos du choix à faire quant à l’existence de Dieu. Un truc de philosophes qu’on va laisser de côté pour parler de l’autre information qui a fait l’actualité à Hollywood.

Vous avez certainement entendu parler de cette affaire d’adoption d’un bébé du Malawi par la sulfureuse chanteuse américaine Madonna. On sait que le père du bébé est revenu sur sa décision de laisser Madonna adopter son fils âgé de 13 mois et orphelin de sa mère. L’autorisation d’adoption est certes temporaire, mais la polémique a gonflé car la presse et un collectif d’organisations humanitaires ont protesté contre cette nouvelle forme de charité «people». Madonna trouve que tout cela est injuste, car elle finance discrètement une fondation humanitaire, Raising Malawi, qui prend en charge des orphelinats de ce pays africain démuni. Il faut préciser que le père du bébé adopté, un veuf de 32 ans, paysan pauvre, analphabète et pourvu d’une nombreuse progéniture, avait placé son dernier-né à l’orphelinat. A-t-il compris ce que Madonna lui disait ? A-t-il eu des remords après avoir accepté de laisser partir son fils loin de son pays et des siens ? Quels éléments de choix a-t-il considéré avant de revenir sur sa décision? Pour qui l’a-t-il fait en définitive ? Comment juger le choix de ce père illettré qui a agi sur le destin de son fils ? Il y a trop de questions quasi philosophiques, alors que, si ça se trouve, il a tout simplement estimé que le petit devait rester – même dans un orphelinat – auprès des siens. Il reste que d’aucuns peuvent légitimement faire remarquer que si son fils avait eu le choix, n’aurait-il pas préféré avoir Madonna comme maman et Hollywood comme lieu de résidence, plutôt qu’une assistante revêche dans un orphelinat insalubre du Malawi ? Voilà encore une autre question qui démontre que lorsque le choix d’autrui l’emporte, il détermine l’incertitude d’un destin, d’une vie.

Mais faisons le choix d’en rire, car il y a quand même une théorie philosophique marrante sur le concept du choix. Elle est cogitée par un humoriste de haute voltige, Pierre Desproges : « Tout dans la vie est une question de choix. Ça commence par : le téton ou la tétine ? ; et ça finit par : le chêne ou le sapin ?». Commentaire personnel de la pensée desprogienne : vous remarquerez que tous ces choix sont faits à l’insu de notre plein gré par les autres. Mais de là à gueuler avec Sartre : «Ouais ! L’enfer, c’est les autres ! Ces connards !», c’est aller un peu vite en basses besognes philosophiques et autres enculages de mouches.