Monnaie africaine unique : les précieuses leçons de l’euro

L’une des exigences de l’adhésion à la CEDEAO est l’engagement par le Maroc d’adopter la future monnaie unique de ce groupement régional. Cela signifie l’abandon par le Royaume de sa souveraineté économique et la transformation de Bank-Al-Maghrib en une succursale de la future Banque Centrale Africaine (BCA). L’enjeu en vaut-il réellement la chandelle ?

Le scénario de la future monnaie africaine unique, baptisée ÉCO, est plus un vieux vœu datant des années 60 qu’une option économique viable, et ce, pour plusieurs raisons. Tout d’abord, le Maroc n’est pas encore officiellement membre de la CEDEAO et au rythme où avance sa demande d’adhésion, cela ne risque pas de se produire de sitôt. Deuxièmement, l’entrée en vigueur de la ZLECA (zone de libre-échange continentale africaine) réduit ipso facto l’attrait de la CEDEAO pour le Maroc. La liberté de commerce qu’il cherchait auprès des 15 pays de la zone, il l’aura pour les 54 pays du continent. Troisièmement, une monnaie unique est avant tout un projet politique et civilisationnel et non une simple convention économique (comme c’est le cas des accords de libre-échange). Pour la réussir, il faut passer par quatre étapes, si on prend pour exemple l’expérience européenne, seul cas d’une intégration économique aussi avancée. Ces étapes sont la zone de libre-échange, l’union douanière, le marché commun et enfin l’union économique et monétaire. À ces étapes, il faut ajouter une union politique sous une forme ou une autre, car battre la monnaie est l’un des attributs d’un État. Or, la CEDEAO n’est qu’à la deuxième étape de ce processus. Pour rappel, l’Europe a mis plus de 40 ans entre ses premiers accords de libre-échange (traité de Rome en 1957) et la mise en place d’une monnaie unique (création de la zone euro en 1999) avec la création de l’ECU en 1979 comme étape intermédiaire pour limiter les impacts de changes entre les pays membres. La mise en place d’une monnaie unique suppose un minimum de convergence économique entre les pays (déficit budgétaire, endettement, taux d’inflation, taux de change et taux d’intérêt), outre une harmonisation fiscale et sociale. Or les pays de la CEDEAO ont des structures économiques fort différentes et leur convergence vers des normes uniques nécessitera des décennies, compte tenu de cette différence et surtout de la fragilité de leurs économies, à supposer que la volonté politique existe. Si l’avantage majeur d’une union monétaire est de faciliter les échanges en réduisant les incertitudes sur les taux des changes, elle présente l’inconvénient d’abandonner la souveraineté monétaire d’un pays et de la confier à une banque centrale régionale le dépossédant ainsi d’un levier majeur de sa politique économique. Ce sacrifice ne peut être justifié que si le niveau des échanges entre les pays au sein de cette zone est déjà très élevé. Ce niveau d’échanges doit être le préalable à une union monétaire et non sa finalité, ce qui est loin d’être le cas de la CEDEAO aujourd’hui. Pis encore, pour commencer au sein d’une zone, on n’a pas besoin d’avoir une monnaie unique, une monnaie commune (partagée par plusieurs pays pour échanger entre eux, mais sans renoncer aux monnaies nationales) ferait largement l’affaire. L’expérience de l’euro demeure une exception dans les annales de l’économie internationale. Elle a vu le jour dans un contexte historique singulier, consécutif à l’unification allemande et la volonté du président Mitterrand de «clouer les mains des Allemands sur la table de l’euro». La monnaie européenne unique avait obéi à une lecture géopolitique par la France et non simplement à une volonté économique d’intégration. L’ECO nécessitera plus que des déclarations enflammées de dirigeants africains inspirés. Une monnaie est d’abord et avant tout une volonté de vivre ensemble et que, dans un pays, les régions riches sacrifient une partie de cette richesse aux régions pauvres, comme ce fut le cas des transferts massifs opérés par le Maroc pour la reconstruction de son Sahara. Cette volonté existera-t-elle demain quand il s’agira de prélever une partie des richesses créées au Nigeria au profit des zones pauvres du Mali ? Rien n’est moins sûr. Les difficultés que rencontre l’euro ont fourni une étude de cas réelle des dangers d’une intégration monétaire inachevée. Les économies les plus fragiles de la zone euro, ne pouvant plus ajuster leurs déficits extérieurs par les taux de changes (ayant disparu avec la monnaie unique) ni par les taux d’intérêt (du ressort de la BCE), sont forcées de vivre avec des niveaux élevés de chômage et de déficits publics. Ayant abandonné leur souveraineté économique à un traité (l’euro) et à une institution (la BCE), les pays européens les moins développés se sont engagés dans la bataille du commerce international avec «une main derrière le dos». Tant qu’il n’y a pas d’harmonie sociale et fiscale en Europe et un projet politique à terme, l’euro restera une fabrique des inégalités. Aujourd’hui, il n’y a aucune raison objective pour les pays africains, et encore moins le Maroc, d’entreprendre cette folle aventure de l’ECO. Ni le niveau des échanges entre les pays ni leurs structures économiques actuelles ne justifient un abandon de leur souveraineté économique. Si l’expérience de l’euro, avec toutes ses douleurs, fut justifiée économiquement, du moins par l’importance du commerce intra-européen, ce n’est nullement le cas des pays africains. Ceux-ci, compte tenu de leurs fragilités structurelles (ils ne fabriquent pas grand-chose pour l’échanger entre eux), seront forcés, même avec l’ECO, de commercer avec les autres puissances économiques. Dans ces conditions d’impréparation, adopter une monnaie unique serait une blague de mauvais goût. Et contrairement aux pays européens, elle engagera l’Afrique dans la bataille du commerce international avec «les deux mains derrière le dos».