Monde rural : des conflits jamais définitivement réglés

Le président du tribunal qui se charge personnellement de ces dossiers «sensibles» est bien embêté car dans cette affaire personne n’a raison à cent pour cent. D’un côté l’obligation de passage existe, de par la loi, qui ne peut tolérer qu’un propriétaire soit privé de l’exploitation de ses terres. De l’autre côté, la notion de propriété est sacrée, et nul ne peut traverser une terre qui ne lui appartient pas.

Berrechid est une charmante cité, à quelques kilomètres de Casablanca. Jadis zone de passage obligé sur la route de Marrakech et abritant le seul asile psychiatrique du pays, elle s’est quelque peu assoupie depuis l’ouverture de l’autoroute, mais en a profité pour se réaménager. Sauf que, dans la foulée, personne n’a pensé à rafraichir le tribunal local. C’est pourtant une administration importante dans la ville car la zone étant aussi industrielle qu’agricole, de multiples litiges surviennent régulièrement, notamment et surtout des problèmes fonciers. La foule qui s’y presse est bigarrée, bruyante et agitée. Les ruraux du coin s’y retrouvent périodiquement, tentant d’apaiser au palais de justice des querelles qui pourraient se régler autrement, brutalement tant les tensions sont fortes.

Prenons le cas du conflit qui oppose Abbas et Saïd : l’un possède une parcelle de terrain de quelques hectares, mais elle est enclavée. En d’autres termes, pour que Abbas accède à sa propriété, il doit obligatoirement traverser le domaine de son voisin. A la campagne, le cas est fréquent, et en général, les parties arrivent à un compromis, fortement encouragé par les autorités locales. Un droit de passage est donc accordé à Abbas, afin qu’il puisse exploiter son terrain, moyennant une redevance minime fixée par l’Etat. Tout se passe bien dans la majorité des cas, mais des cas de frictions ne sont jamais exclus. C’est ce qui explique la présence des deux hommes ce matin, dans les allées du palais de justice. En effet, depuis quelque temps la situation s’est envenimée. Saïd, qui n’est plus satisfait de la redevance versée, exige qu’elle soit revue à la hausse ; Abbas de son côté estime que la somme versée est suffisante et n’entend pas payer un sou de plus.

Contentieux banal en apparence, mais à la campagne tout est différent, car il ne s’agit pas seulement d’arriver à sa propriété, il faut l’exploiter. Ce qui sous-entend des mouvements divers, variés et nombreux en fonction des obligations agricoles. Par exemple, il faut parfois travailler de nuit pour préparer les sols à ensemencer le lendemain. Ce qui suppose des allées et venues de travailleurs agricoles, d’engins comme des tracteurs, des moissonneuses-batteuses, ou autres camions chargés de matériel et de personnel. Or, depuis quelque temps, Saïd s’oppose au passage des travailleurs. Il explique que ces différents mouvements de nuit perturbent l’exploitation de sa propre ferme. Ses arguments sont nombreux et variés, comme il tente de l’expliquer devant la cour. Selon lui, son voisin ne respecte pas les précautions nécessaires pour un tel travail nocturne. Il affirme que les engins mécaniques de Abbas détruisent ses propres cultures, accuse ses employés de négligence et exige la réévaluation de l’indemnité de passage qui selon lui remonte à des lustres et ne correspond plus à la réalité des dommages causés. Evidemment les deux parties ne sont pas arrivées à un compromis car les agriculteurs ne sont jamais disposés à renégocier ce qui l’a été une fois pour toutes !

Le président du tribunal qui se charge personnellement de ces dossiers «sensibles» est bien embêté car dans cette affaire personne n’a raison à cent pour cent. D’un côté l’obligation de passage existe, de par la loi, qui ne peut tolérer qu’un propriétaire soit privé de l’exploitation de ses terres. De l’autre côté, la notion de propriété est sacrée, et nul ne peut traverser une terre qui ne lui appartient pas. (A fortiori y faire transiter des engins agricoles lourds et encombrants). Que faire ? Un compromis est trouvé : il n’y aura plus d’incessants allers et retours, car ils dérangent l’exploitation paisible de Saïd. En contrepartie, un droit de passage sera appliqué, deux  fois par semaine et de préférence à la tombée de la nuit. Abbas aura la possibilité d’amener ses ouvriers et leur matériel, et le droit d’évacuer ses produits agricoles, sans ainsi irriter et déranger son incommode voisin. Les deux parties acceptent le compromis mais au tribunal, on sait bien que ce n’est que partie remise. Tôt ou tard, l’accord sera remis en question, et alors, tout sera à refaire. Ainsi va la vie dans un tribunal de province !