Mon ancien permis, j’en fais quoi ?

« On ne va pas demander à  un vénérable Haj de souffler dans l’alcootest, dit le gendarme qui fait le contrôle; les vrais alcooliques, on a l’habitude, on les reconnaît au premier coup d’oeil ». Et quand on lui fait remarquer qu’il y a une loi à  appliquer, il rétorque que ça fait plus de vingt ans qu’il effectue les contrôles routiers et que ça a toujours bien fonctionné ainsi.

Plus d’une année s’est écoulée depuis l’instauration du nouveau permis à points, suite à l’adoption d’un nouveau code de la route. Malgré ces mesures, l’hécatombe continue sur nos routes, à en juger par les chiffres toujours en hausse communiqués par le ministère de tutelle.

Techniquement, le système du permis à points n’est pas encore parfait. Nombreux sont encore les gendarmes ou policiers qui ne disposent pas d’un équipement certifié d’abord, ou qui ne sont eux-mêmes pas qualifiés pour procéder à une opération de retrait de points. Juridiquement, la législation applicable, loin d’être entrée dans les mœurs, suscite encore interrogations et étonnements. Enfin, d’un strict point de vue social, les conducteurs marocains n’ont pas encore adopté la mentalité du chauffeur soucieux d’éviter des infractions pour préserver des points sur son permis. Et de ce fait, le flou total entoure cette opération de points.

Ainsi, et malgré l’obligation légale de posséder un permis électronique avant une certaine date, nombreux sont les conducteurs à n’avoir pas fait les démarches nécessaires pour changer les anciens permis roses en nouveaux permis à puce. Les procédures de changement s’avèrent fastidieuses (toujours l’Administration marocaine et ses travers), longues et pénibles (files d’attente interminables pour un seul guichet), décourageant ainsi les citoyens de procéder à cette opération. Du reste, la campagne de promotion et de publicité dans les médias, pour informer les citoyens de l’adoption du permis à points, et des démarches à faire pour l’obtenir, est restée très timide, et n’a pas vraiment sensibilisé grand-monde. Par exemple, dans le monde rural profond (qui représente quand même cinquante pour cent de la population marocaine), plusieurs agriculteurs avouent dans un grand sourire : «Permis, quel nouveau permis ? Ou dak al fanidi achendirou bih ? (et le rose on en fait quoi ?)». De ce fait, beaucoup de conducteurs continuent à circuler, sans penser à le changer, avec un document, qui, à terme, ne sera plus valable (un calendrier de changement des permis est établi par le ministère de l’équipement et du transport).
De la part des forces de l’ordre, le désarroi est perceptible. Ainsi, à un contrôle routier tel conducteur a été signalé en infraction pour excès de vitesse. Le gendarme qui effectue le contrôle dispose d’un alcootest, mais pour des raisons dues aux traditions et à la culture locales, il hésite souvent à s’en servir : «On ne va pas demander à un vénérable Haj de souffler la dedans, argumente-t-il. Les vrais alcooliques, on a l’habitude, on les reconnaît au premier coup d’œil». Et quand on lui fait remarquer que son impression personnelle n’est pas fiable avec précision, et qu’il y a une loi à appliquer, il rétorque que ça fait plus de vingt ans qu’il effectue les contrôles routiers et que ça a toujours bien fonctionné ainsi. Il est des mentalités et des comportements difficiles à faire évoluer. Et notre gendarme d’encaisser tranquillement le montant de l’amende forfaitaire avant de remettre un reçu au conducteur et de mettre fin au contrôle. Il n’aura été, à aucun moment, fait mention d’un permis à points, de retraits de points suite à l’infraction : le gendarme s’est comporté comme si ces notions n’existaient pas au Maroc.

Plus étonnant au niveau des tribunaux est le comportement des magistrats en charge des dossiers d’accident de la circulation. Comme les gendarmes et les policiers, ils sont submergés par l’ampleur et le nombre de dossiers à traiter chaque jour. Alors ils n’ont pas  le temps d’aller au fond des choses, d’étudier vraiment les dossiers, notamment parce que l’outil informatique permettant un suivi en temps réel des suspensions et retraits de points n’est pas disponible. Alors ils parent au plus pressé, et appliquent les anciennes législations, notamment les retraits purs et simples du permis à certains conducteurs pour des durées variables. Et là nous abordons une autre problématique rarement évoquée sur laquelle j’aurais l’occasion de revenir plus longuement : qui paiera les indemnisations aux victimes d’accidents de la circulation, lorsque le responsable conduisait sans permis ou avec un permis sans points ? On sait que les assurances sont promptes à dégainer la déchéance de la couverture dans certains cas… comme la conduite sans permis. L’Etat a-t-il réellement mesuré le coût financier dans le cas où il serait obligé de prendre en charge (comme cela se faisait avec le Fonds de garantie) les frais d’indemnisation des victimes de la guerre des routes ?