Modernisme versus modernité

Il reste à  espérer que, sur le plan de la gouvernance, le pjd introduira une moralisation des comportements politiques conformes à  ses promesses et que cette moralisation portera ses fruits en matière de justice et d’équité sociale. Auquel cas, les inégalités et, avec elles, les rancÅ“urs se réduiront et pourraient alors s’envisager un scénario heureux où l’apaisement des tensions sociales permettrait aux sociétés de s’ouvrir et de s’inscrire -enfin- dans un cycle d’évolution.

L’année 2011 s’en est allée. Entre les catastrophes naturelles (Fukushima), le printemps arabe et la crise de la Zone euro, elle n’aura pas été de tout repos. Sera-t-elle de celles auxquelles l’histoire réservera des pages de son livre ? Pour certains pays du monde arabe (Tunisie, Egypte, Libye), elle se présente comme l’an I d’une nouvelle ère. Celle-ci en sera-t-elle pour autant marquée par une rupture avec les comportements anciens, avec une gestion du pouvoir respectueuse des droits de chacun, avec une entrée réelle dans le temps de la modernité ? Au vu du profil des leaders politiques portés au pouvoir par les révolutions du printemps arabe, rien n’est moins sûr. Tant de frustrations et de colère, tant de crispations et de retards ont été accumulés que les régressions paraissent plus à l’ordre du jour que les évolutions. Les attaques contre les coptes d’Egypte, les agressions salafistes dans les universités tunisiennes ou encore la volonté exprimée par les dirigeants libyens de se conformer strictement à la charia donnent un aperçu plutôt inquiétant de ces lendemains de révolution. Toutefois, il reste à espérer que, sur le plan de la gouvernance, ces nouveaux dirigeants introduiront une moralisation des comportements politiques conformes à leurs promesses et que cette moralisation portera ses fruits en matière de justice et d’équité sociale. Auquel cas, les inégalités et, avec elles, les rancœurs se réduiront et pourraient alors s’envisager un scénario heureux où l’apaisement des tensions sociales permettrait aux sociétés de s’ouvrir et de s’inscrire -enfin- dans un cycle d’évolution. Comme il est de tradition, en début d’année, de formuler des vœux, offrons-nous le luxe de rêver d’un tel futur.

Si les sociétés arabes freinent des quatre fers pour rester en dehors de toute véritable modernité, il en va autrement pour ce qui est du modernisme. Là, c’est goulûment qu’elles s’y jettent, avec un appétit et une frénésie tout à fait déconcertants. L’exemple le plus éloquent en est l’accueil réservé par les Casablancais au gigantesque temple de la consommation nouvellement ouvert qu’est le Morocco Mall. Les promoteurs doivent être les premiers surpris par le succès stupéfiant rencontré par leur projet auprès des Casablancais. L’observateur étranger qui débarque dans notre pays doit y perdre son latin. Faut-il se souvenir, le printemps arabe a aussi frappé à nos portes. Il ne fut, certes pas, cette tornade qui, ailleurs, a emporté des régimes. Mais ce sont ses effets indirects qui nous valent aujourd’hui d’avoir Abdellilah Benkirane à la tête du gouvernement. Or, c’est dans un pareil contexte que, toutes classes confondues, le consommateur de la métropole a pris d’assaut cet espace commercial conçu sous le sceau de la démesure. On a beau être au fait de l’essor de la société de consommation dans notre pays, on ne peut que rester pantois devant l’ampleur de la foule qui déambule dans les allées luxueuses de ce mall hors normes. La plupart des articles proposés par les enseignes sont inaccessibles au commun des Marocains ? Qu’à cela ne tienne ! Le lèche vitrine ne coûte rien. Et puis, à défaut de s’acheter un article, on peut s’offrir une tranche de pizza. A voir toutes les personnes attablées ou qui font la queue devant les points de restauration, on est, une nouvelle fois, stupéfait, devant la vitesse avec laquelle les Marocains s’adaptent à ce type d’environnement. N’eussent été les djellabas et les visages «wouchoumins» qui surgissent ici et là, on se croirait n’importe où ailleurs, en Occident. Un autre «détail» cependant fait qu’on ne peut se tromper sur l’identité culturelle du lieu : l’appel à la prière du muezzin. Dépensez le maximum d’argent mais, surtout, n’oubliez pas de faire vos cinq prières. A cela s’ajoute la consigne affichée à l’entrée de porter une tenue «décente». Du coup, la dimension, a priori anachronique, de l’ouverture de ce mall dans le contexte du printemps arabe, cesse de l’être. Entre M. Benkirane au gouvernement et le muezzin interrompant un achat aux Galeries Lafayette, le lien s’impose de lui-même. Tout comme le modèle de société auquel tant les promoteurs du mall que les dirigeants portés au pouvoir par le printemps arabe nous renvoient. Quant au reste, comme penser, réfléchir, s’instruire, un petit tour d’horizon du contenu des rayonnages de la FNAC, le Maroc en donne un aperçu éloquent.