Minorités

les raisons qui poussent
les gens à  vouloir partir
sont d’abord d’ordre économique. Mais pas seulement, et la fuite des cerveaux en est une preuve patente. Beaucoup de jeunes étudiants à  l’étranger ne veulent plus revenir pour
la simple raison qu’ils ont
pris l’habitude de vivre
dans des sociétés de droit
et de libertés.

Le week-end passé, la communauté israélite marocaine fêtait Soukkout, «la fête des cabanes» qui commémore les 40 ans d’errance dans le désert des fils d’Israël. La veille, dans la rue, les Marocains de confession juive étaient facilement reconnaissables. Leurs vêtements soignés et leur procession en famille les faisaient se distinguer des autres passants. Un seul regard suffisait pour savoir qu’il s’agissait d’eux. Maintenant, quand on dit eux, de qui s’agit-il ? Car tout est dans la perception de ce «eux». «Eux», cela peut vouloir signifier ces Marocains dont la mosquée est la synagogue. Là, on est dans une perception qui n’exclut pas, qui intègre la partie au tout. Quand «eux» renvoie à «juifs marocains», il y a inclusion mais avec mise en avant de la différence. Par contre, quand «eux» veut dire «juifs» tout court, l’exclusion, par les temps qui courent, est clairement perceptible.
A la vue de ces familles israélites, dans la rue casablancaise, un soir de Soukkout, on se dit qu’il ne doit pas être évident de vivre en tant que minorité. Pour éviter les ennuis, la communauté juive cultive la discrétion. Elle tait ses sentiments et ne les dévoile que dans le cercle étroit de ses membres. D’où la méfiance dont il est l’objet, un juif, foi de Marocain musulman, ne vous livrant  jamais le fond de sa pensée. Les Marocains de confession juive sont-ils cependant les seuls à devoir composer avec la majorité environnante ? Sont-ils la seule minorité dans ce  pays ? Bien sûr que non. Dans ce Maroc qui, depuis peu, se fait un devoir de jeûner  les six jours de Chaoual en sus du Ramadan, il y a «pire» que les juifs ; il y a les laïcs , ces «mécréants» qui réclament que la religion soit une affaire strictement privée. Qui pensent que chacun devrait être libre de croire en ce que bon lui semble, quitte à régler ses comptes avec le bon Dieu le jour du Jugement dernier. Les juifs ont certes «désobéi», se sont «égarés» mais ils sont de bons croyants, attachés à leur foi et la pratiquant avec ferveur, ce qui, soit dit en passant,  leur a toujours valu le respect de leurs voisins musulmans. On ne peut en dire autant de la personne, née musulmane, qui ose parler de libertés individuelles quand il s’agit du dogme islamique.
La levée de boucliers déchaînée par l’affaire des six jeunes auteurs d’une tentative de «déjeuner sur l’herbe» en plein Ramadan montre combien la société marocaine, travaillée par le fondamentalisme religieux, a perdu de la tolérance qui était sienne, il y a trente ans encore. Dans le même temps, c’est précisément dans ce contexte de crispation sociétale que des citoyens entreprennent de se battre, non plus juste sur le front des libertés politiques mais sur celui des libertés individuelles. A cours de cette année, on a vu d’abord, sans doute pour la première fois, posée sur le tapis la question de l’homosexualité. Puis, cet automne, une première également, la revendication du droit de faire ou de ne pas faire le Ramadan. Quelque chose est en train de bouger chez nous. A la différence de la communauté juive, les nouveaux minoritaires que sont ces Marocains qui ne pensent pas comme les autres ne font pas profil bas. Certains d’entre eux prennent le risque de se faire traiter de provocateurs, d’encourir les foudres de la justice ou, plus grave encore, d’éveiller la haine pathologique des extrémistes. Ce sont là l’une des conséquences d’une globalisation qui décloisonne l’espace et fait circuler les idées au même titre que les produits. Le temps où l’on pensait dans les limites figées d’une communauté nationale est révolu. L’existence d’internet permet de ne plus rester enfermé dans un espace géographique donné. Les convictions tues par le passé trouvent un lieu où s’exprimer, où se partager. Dès lors, le minoritaire cesse de se sentir seul, il peut tisser des liens au-dessus des frontières, il sait qu’ailleurs d’autres personnes sont comme lui, pensent comme lui. L’homosexuel qui, en raison du regard renvoyé par la société, se vivait auparavant dans le déni et la culpabilité sait, qu’ailleurs, il peut être respecté dans sa différence. Idem en matière de croyances et de pratique religieuse. L’un des plus grands drames du Maroc actuel est celui de cette jeunesse qui ne rêve que de départ. Certes, les raisons qui poussent les gens à vouloir partir sont d’abord d’ordre économique. Mais pas seulement et la fuite des cerveaux en est une preuve patente. Beaucoup de jeunes étudiants à l’étranger ne veulent plus revenir pour la simple raison qu’ils ont pris l’habitude de vivre dans des sociétés de droit et de libertés. Si le Maroc, au lendemain de l’Indépendance, était cette société tolérante dont les quinquagénaires se souviennent avec émotion, c’est en partie parce que sa diversité culturelle et religieuse était autrement plus importante. Outre la communauté juive, beaucoup d’étrangers vivaient en son sein et cela contribuait à sa richesse et à son ouverture d’esprit. Dans notre planète globalisée, une société frileuse n’a aucune chance de rester dans la course. Or, en raison justement de ce monde devenu trop grand, le repli sur le clocher (ou plutôt sur la mosquée !) devient la tendance. Et le danger mortel, pour nous plus encore que pour les autres. Il revient aux pouvoirs publics de le comprendre et de faire preuve de vision et de courage dans la gestion de la problématique sociétale.