Ministre de la justice… et des libertés touristiques ?

Que veut dire le ministre de la justice et des libertés quand il parle de « commettre des péchés » ? Consommer de l’alcool ? Voyager avec sa ou son petit copain ? Se promener les jambes et les bras dénudés ? Ou par cette formule, M. Ramid ne vise-t-il que ceux des étrangers qui viennent à  Marrakech dans l’intention de s’adonner à  la pédophilie ?

Décidément, notre nouveau ministre de la justice et des libertés passe maître dans l’art de créer le buzz. Après l’affaire Amina Filali lors de laquelle il a pris le parti de l’époux en affirmant qu’il n’y avait pas eu viol mais rapports sexuels «consentis», voilà que, par ses propos sur Marrakech, Mustapha Ramid déclenche de nouveau une polémique. De passage dans la ville ocre et à partir d’un lieu tout sauf anodin, il s’en est pris à ces «gens du monde entier [qui] viennent pour passer beaucoup de temps à commettre des péchés et à s’éloigner de Dieu». Son collègue du tourisme et, par ricochet, celui des finances, apprécieront mais Mustapha Ramid n’est pas du genre à se dédire en affirmant que sa langue a fourché. Homme de conviction, il a exprimé un point de vue conforme à ce que l’on peut attendre de la personnalité qu’il est. Sauf que, et c’est là le hic, il n’est plus seulement un bouillonnant avocat membre d’un parti politique dont les militants entendent, entre autres tâches, «combattre le mal et prôner le bien», mais le ministre du gouvernement d’un pays dont le tourisme constitue l’une des deux principales sources de devises. A Marrakech mais pas seulement, partout où une frange importante de la population vit de l’apport de ces gens qui «viennent pour passer beaucoup de temps à commettre des péchés et à s’éloigner de Dieu», une telle sortie ne peut que faire grincer des dents. A l’heure où, les effets de la crise économique jouant, les hôteliers et autres acteurs du secteur rivalisent d’imagination pour attirer vers le Maroc des touristes de plus en plus tentés de rester chez eux, elle n’est, pour le moins, pas des plus appropriées. C’est ce que, sans détours, l’ancien ministre Ahmed Chami a déclaré sur les ondes de Radio Luxe, faisant part de son incompréhension quant à la tenue de tels propos par un ministre en fonction.

M. Ramid en a trop dit et, dans le même temps, pas assez. En effet, il eut été nécessaire, dès lors qu’il a pris, en sa qualité de ministre de la justice, la responsabilité de s’exprimer sur un sujet aussi sensible, de faire dans la clarté. Qu’entend-il, en effet, par «commettre des péchés et s’éloigner de Dieu». Une première remarque de principe s’impose. «S’éloigner de Dieu», nous dit-il. D’accord mais pour cela, est-on tenté de lui répondre, encore eut-il fallu que toutes les personnes qui choisissent de venir passer leurs vacances chez nous soient proches de Dieu pour que certaines d’entre elles «s’en éloignent» lors de leur séjour marocain. Que fait-on, en effet, des athées et non-croyants qui, par nature, n’ont que faire d’une quelconque proximité avec l’éternel ? Ou bien ces derniers, parce qu’ils commettraient un péché suprême en niant ou en doutant de l’existence de Dieu ne devraient même pas être autorisés à poser les pieds chez nous ? Cela nous amène au cœur de l’interrogation soulevée par la déclaration de Mustapha Ramid. Que veut dire le ministre de la justice quand il parle de «commettre des péchés» ? Consommer de l’alcool ? Voyager avec sa ou son petit copain ? Se promener les jambes et les bras dénudés ? Ou par cette formule, M. Ramid ne vise-t-il que ceux des étrangers qui viennent à Marrakech dans l’intention de s’adonner à la pédophilie. Si c’est cette interprétation (et seulement cette interprétation) qui est la bonne, M. Ramid n’aura fait que joindre sa voix à celles des défenseurs des droits de l’enfant qui s’élèvent avec force contre ce crime sexuel, qu’il soit le fait d’étrangers ou de nationaux. A ce détail près : le poids symbolique du lieu où M. Ramid a cru bon tenir son propos. C’est en effet de passage dans une école coranique de Marrakech que le ministre de la justice a dit ce qu’il a dit. Or, qui officie dans cette école ? Le cheikh Mohamed Maghraoui. Et qui est Mohamed Maghraoui ? Mohamed Maghraoui n’est autre que ce prédicateur qui, il y a quelques années, s’est distingué par une fatwa autorisant le mariage d’une fillette de neuf ans ! Voilà qui, du coup, vide de tout son sens la déclaration de M. Ramid si tant est que celle-ci se rapportait au problème du tourisme sexuel axé sur la pédophilie. Car comment pourrait-on à la fois dénoncer ce «péché» et cautionner par sa visite un homme pour lequel le mariage d’une fillette de neuf ans peut être autorisé ? A cela s’ajoute le fait, pour revenir à l’affaire Amina Filali, de parler de rapports sexuels «consentis» s’agissant d’une adolescente de quinze ans alors même que la loi considère celle-ci comme mineure et donc ne disposant pas de la capacité de «consentir» ou de ne pas «consentir». Pour finir donc, qui vise-t-il précisément le ministre quand il parle de ces «gens du monde entier [qui] viennent pour passer beaucoup de temps à commettre des péchés et à s’éloigner de Dieu» ? Nous sommes beaucoup à souhaiter le savoir.