Mieux vaut rembourser un chèque sans provision que d’être assassiné

Après avoir émis un chèque sans provision, il avait émigré en Estonie où il s’était lancé dans de sombres affaires de restaurant et boîte de nuit au côté d’individus… Qui se sont avérés membres d’un réseau mafieux et qui ont essayé de le faire assassiner. Paniqué, il a alors tout abandonné pour rentrer se réfugier au Maroc. La police des frontières n’en a rien su, mais notre homme, interdit désormais d’ouvrir un compte, a contacté son ancien créancier pour le rembourser, taux et intérêts compris.

Souvent  la patience est une qualité nécessaire pour faire face à certains désagréments, pour le moins irritants. M.W est un paisible commerçant de Derb Omar, connu pour son flegme et son calme légendaires, paraît-il, dans le quartier. Nous sommes en juillet 2003, il vient d’écouler un lot important de marchandises et d’encaisser deux chèques de 40 000 DH chacun. L’été s’annonce donc bien. Sauf que, quelques jours plus tard, son banquier lui signale que les deux chèques ont été rejetés pour «provision insuffisante».
Notre commerçant ne se démonte pas, et fait aussitôt déposer par son avocat une plainte contre le tireur indélicat. Instruite par le parquet, la plainte est transmise aux services de la police judiciaire, à charge pour eux d’interpeller l’intéressé. Un avis de recherche est émis à l’échelon national, des investigations sont menées, desquelles il ressort que cette personne a quitté son dernier domicile connu…et nul ne sait ce qu’il est devenu.

Mais l’avocat est un malin : sa plainte ne concernait qu’un seul des chèques ; pour le second, il a subtilement engagé une procédure d’injonction de payer, jugée elle en quelques jours, et comportant même des dommages et intérêts, ainsi que le paiement des intérêts de retard.

La notification et l’exécution échoueront, comme pour la plainte, le tireur étant introuvable. Pourtant la police est confiante : à l’avocat qui se renseigne de temps à autre sur le sort réservé à sa plainte, les fonctionnaires, imperturbables, affirment que des recherches sont en cours, que ce n’est qu’une question de temps, qu’il faut savoir être patient dans la vie, et que, en plus, ils n’ont pas que ça à faire. Le commerçant, lui, ne perd rien de sa placidité, et réconforte même son avocat : «Ne vous en faites pas, Maître ; voyez-vous, ces chèques, on finira bien par les encaisser… tôt ou tard, je vous l’assure».

La vie a donc suivi son cours normal, et les années sont passées, doucement, tranquillement. M. W… s’est progressivement retiré des affaires au profit de ses fils, et coule depuis quelque temps une retraite paisible, entouré de ses nombreux petits-enfants. En 2009, il a même effectué le pèlerinage à la Mecque, et porte donc désormais le titre de Haj W…
Arrive juillet 2011. Concernant ce dossier rien n’a évolué depuis le début des procédures jusqu’au moment où l’avocat reçoit un curieux coup de fil. Un interlocuteur passablement embrouillé lui explique qu’il doit restituer 80 000 DH à quelqu’un et lui demande son concours.

Puis les choses s’éclaircissent peu à peu. L’inconnu est celui qui avait émis les chèques en faveur de M. W. Il avait émigré en Estonie où il s’était lancé dans de sombres affaires de restaurant et boîte de nuit au côté d’individus plus ou moins louches… Qui se sont avérés membres d’un réseau mafieux et qui ont essayé de l’évincer de leurs affaires…en tentant de le faire assassiner, rien de moins : ces gens sont assez expéditifs ! Paniqué, il a alors tout abandonné pour rentrer se réfugier au Maroc. La police des frontières n’en a rien su, pas plus que les différents services de police judiciaire et l’affaire aurait pu s’arrêter là. Mais notre homme avait le virus des affaires et a donc tenté de se relancer au Maroc. Création de société, domiciliation, registre du commerce, contrat de bail, tout est O.K., sauf qu’au moment d’ouvrir un compte en banque… problème !
Bank Al-Maghrib, elle, n’a rien oublié ; ses ordinateurs semblent même plus performants que ceux de la police nationale et notre homme est sous le coup d’une interdiction bancaire suite aux fameux chèques de M. W.

Une seule solution s’imposait donc pour lever cette interdiction : s’acquitter de la somme de 80 000 DH due à M.W, assortie des frais de procédure, intérêts de retard, et autres dédommagements pour le préjudice subi, sans oublier les honoraires de l’avocat. Suite à quoi, et après règlement de l’amende fiscale, voilà notre homme libre de poursuivre à nouveau son parcours dans le monde des affaires, libéré du carcan de Bank Al-Maghrib.

Il suffisait d’être patient. El Haj  W…avait donc raison : tôt ou tard ! Et nul ne savait que le respectable Haj était aussi un fan inconditionnel de La Fontaine, dont il ne faisait que mettre en pratique les fameuses maximes, en particulier ces deux-là : «Patience et longueur de temps font plus que force ni que rage».(In «Le lion et le rat») ; et surtout la fameuse «Tout vient à point à qui sait attendre».