Meurtre à  Jénine

Dans l’extraordinaire documentaire, «Arna’s children», réalisé après sa mort par son fils, Juliano Mer-Khamis, on voit arna mer, qui tient à  peine sur ses jambes, à  son arrivée dans le camp de jénine. Hommes, femmes et enfants, tous l’embrassent et la serrent fort contre leur coeur. Leurs regards mouillés disent la profondeur de l’affection et de l’amitié qu’ils portent à  cette juive israélienne, farouche militante de la paix, qu’ils appellent leur sÅ“ur et leur mère.

La scène est bouleversante. La caméra suit Arna depuis son lit d’hôpital en Israël jusqu’au camp de réfugiés de Jénine, en Cisjordanie. Arna est condamnée, elle a un cancer au stade terminal. Elle est au plus mal. Mais les enfants de Jénine, à qui elle avait rendu le goût du rire, veulent la revoir, avant que la maladie ne l’emporte. Alors Arna Mer, cernes noirs sous les yeux et keffieh sur la tête, est revenue à Jénine, une dernière fois. Dans l’extraordinaire documentaire, Arna’s children, réalisé après sa mort par son fils, Juliano Mer-Khémis, on voit la vieille dame, qui tient à peine sur ses jambes, à son arrivée dans le camp. Hommes, femmes et enfants, tous l’embrassent et la serrent fort contre leur cœur. Leurs regards mouillés disent la profondeur de l’affection et de l’amitié qu’ils portent à cette juive israélienne, farouche militante de la paix, qu’ils appellent leur sœur et leur mère.
Lundi 11 avril 2011, dans ce même camp, un homme masqué abattait de cinq balles le fils d’Arna, Juliano. En 2006, Juliano Mer-Khémis était venu diriger, après l’avoir reconstruit, le théâtre édifié par sa mère en 1988 et réduit en cendres par les Israéliens lors du siège de 2002. Jénine, que l’on se souvienne, c’est ce camp martyr où les soldats de Tsahal, dans une opération contre les groupes armés palestiniens, avaient opéré un véritable massacre. De retour dans le camp pour voir ce qu’étaient devenus les protégés de sa mère, Juliano apprend que deux d’entre eux ont péri lors du siège, un troisième s’est fait exploser dans un attentat suicide en Israël et le quatrième, Zakaria Zoubeidi, s’est enrôlé dans les Brigades des martyrs d’Al Aqsa dont il est l’un des chefs locaux. Juliano réalise alors ce documentaire extraordinaire, Arna’s children, qui brosse le portait d’une génération sacrifiée. Montant des séquences anciennes, datant de dix ans, avec les nouvelles qu’il tourne, il montre comment des enfants rieurs se sont transformés en chefs de guerre et en bombes humaines. Suite à ce film, l’idée de recréer un nouveau théâtre germe. Alors qu’il est un acteur renommé de la scène israélienne (il a reçu le prix Ophir du Meilleur comédien en 2002 et est l’acteur fétiche du réalisateur Amos Gitaï), Juliano entreprend de reprendre le flambeau maternel. Avec le soutien de Zakaria Zoubeidi, l’ancien chef des Brigades d’Al Aqsa, il crée en 2006 «le Théâtre de la liberté». Retour maintenant sur Arna. Qui était-elle ? Arna Mer fut l’une des premières passionarias israéliennes de la cause palestinienne. Dans les années 50, alors que le souvenir de la Guerre de 48 est encore vivace, elle épouse Saliba Khémis, arabe israélien et cadre du Parti communiste israélien. De leur union naît Juliano Mer-Khémis en 1958. Lorsque la première Intifada éclate, elle ouvre dans le camp une école alternative, «le Théâtre des pierres», pour offrir un lieu aux enfants où ils pourront s’extraire de la violence environnante. Son fils y assure les cours. Quand, en 2006, il fait revivre «le Théâtre des pierres» à travers «le Théâtre de la liberté», Juliano Mer Khémis est déjà un militant engagé qui revendique sa double origine et se présente comme «100% palestinien et 100% juif». Dans le camp cependant, la présence d’un homme tel que lui, porteur de cette identité double, déplaît aux radicaux religieux qui tiennent le haut du pavé. Son exemple, ses idées et ses valeurs, cette insistance à faire cohabiter des filles et des garçons sur les planches et sa mise en scène d’une pièce de Georges Orwell où il fait jouer le rôle du porc à un de ses comédiens lui valent de nombreuses menaces. Mais Juliano refuse d’en faire cas, continuant son action, soutenu en cela par ces jeunes qui aspirent à sortir de l’enfermement mental dans lequel les extrémistes veulent les maintenir. «J’espère, disait Juliano, former une génération qui saura dire non, qui saura hausser la voix contre les discriminations, contre la violence…». Son meurtre, dont les premiers éléments de l’enquête mènent vers la piste intégriste, montre une nouvelle fois la double difficulté qu’il y a en Palestine pour les militants de la coexistence, à mener leur combat pour la paix, pris en tenaille entre la force d’occupation israélienne et l’extrémisme religieux. L’assassinat d’un homme comme Juliano Mer-Khémis touche et interpelle cependant au-delà des frontières de la Palestine. Il touche et interpelle parce qu’il témoigne de cette incapacité grandissante au sein de nos sociétés à accepter la mixité, le mélange, le brassage des origines comme des cultures… Juliano Mer-Khémis est mort, non pas tant en raison de ce qu’il faisait mais du fait de ce qu’il se revendiquait : 100% juif et 100% palestinien. Et cela, pour ses assassins, était de l’ordre de l’inacceptable, plus, de l’impensable.