Messages inquiétants

Boucler l’année sur un coup de sang n’est pas ce qu’il y a de mieux. Mais comment rester zen quand on s’emploie à  vous détruire ce qui vous reste d’illusions ?

Boucler l’année sur un coup de sang n’est pas ce qu’il y a de mieux. Mais comment rester zen quand on s’emploie à vous détruire ce qui vous reste d’illusions ? Croire en la capacité du système à se réformer tient de plus en plus de la mission impossible. Pourtant, ce n’est pas faute de s’y être employé. Au discours des pessimistes (ou lucides) qui ne s’en laissent pas conter, il fut ressassé à satiété ces moments extraordinaires que furent le retour d’un Abraham Serfaty ou la mise en place, historique, de l’instance Equité et Réconciliation. Un Etat qui avait posé de tels actes ne pouvait qu’être sur la voie de la rédemption. Le Maroc – et beaucoup, à l’intérieur comme à l’extérieur, ont voulu y croire très fort – allait réussir ce pari fabuleux de se réformer de l’intérieur, sans rupture ni violence. Cela, bien sûr, nécessitait d’avaler beaucoup de couleuvres. Mais arguant du fait que Rome ne s’est pas construite en un seul jour, le parti des  optimistes s’est évertué à ne vouloir voir que la bouteille à moitié pleine. Sauf qu’il arrive un moment où la couleuvre devient trop grosse. Et qu’elle bloque dans la gorge, menaçant d’étouffer son homme.

Deux informations, tombées ces jours derniers, donnent  la gueule de bois. La première se rapporte à l’impossibilité, dans laquelle s’est retrouvée l’Association marocaine de lutte contre la corruption, Transparency Maroc (TM), à décerner ses prix de l’intégrité. Cette année, TM a distingué deux personnalités, Chakib Al Khayari et Abderrahim Berrada, pour leur courage et leur éthique. Le premier prix de l’intégrité a été décerné au président de l’Association Rifaine des Droits de l’homme (ARDH), Chakib Al Khayari, condamné à trois ans d’emprisonnement pour «insultes aux institutions publiques» et «infraction à la législation sur le contrôle des changes». Ces accusations font suite à des déclarations de ce militant associatif aux médias concernant la corruption de certains représentants des autorités et élus dans le nord du pays ainsi que l’implication de certains dans le trafic de drogue. Chakib Khayari est considéré comme un prisonnier d’opinion par Amnesty International.

Le second prix, pour sa part, couronne une vie dédiée à l’éthique et au refus de la compromission. Qui mieux que Abderrahim Berrada, l’avocat de Abraham Serfaty et de l’ensemble des prisonniers politiques des années de plomb, peut y prétendre ? Privé de passeport pendant quatorze ans, Maitre Berrada, dans un combat de David contre Goliath, n’a jamais eu de cesse de s’élever contre les iniquités du système judiciaire dont l’attente de la réforme a pris les allures de celle de Godot. A ce jour, ces deux hommes n’ont toujours pas reçu leur prix. Celui-ci devait leur être décerné, une première fois, le 9 décembre, Journée internationale de lutte contre la corruption, en marge de la série de manifestations organisées à la Bibliothèque Nationale du Royaume. Mais la veille, l’association se vit transmettre un message lui demandant de surseoir à la cérémonie, le contexte choisi, leur est-il communiqué, n’étant pas le plus approprié.

Bonne fille, TM s’exécute et reporte celle-ci au 21 décembre dans le cadre d’une réunion privée,  tenue dans un hôtel. Mais surprise, à vingt-quatre heures de la cérémonie, l’hôtel se rétracte, invoquant la nécessité d’une autorisation de la préfecture. Or la réunion, n’étant pas publique, aucune autorisation -en théorie- n’était à demander.  Pris de court, les organisateurs décident de se replier sur le local de l’association pour remettre les prix. Le 20 au soir, on frappe à leur porte pour le leur interdire à nouveau.

Manifestement, les pouvoirs publics n’entendent pas voir ces personnalités-là honorées. Que dire de leur attitude ? A l’heure où la corruption pervertit l’ensemble du corps social, le message qu’ils envoient a de quoi inquiéter. Le jury qui a décerné ces prix est composé de personnalités reconnues de la société civile, parmi lesquelles les deux présidentes des associations marocaines des droits de l’homme. C’est dire combien ce choix a été pesé et récompense véritablement ceux qui osent frontalement dénoncer cette pieuvre qui nous étouffe. A l’heure où l’Etat devrait être le premier à porter la lutte contre la corruption et encourager ceux qui s’y engagent, il adopte l’attitude inverse. Face à une telle attitude, comment ne pas sombrer dans le blues ?

Deuxième nouvelle à vous plomber le moral en cette fin d’année 2010: Ahmed Benchemsi de l’hebdomadaire Tel Quel jette l’éponge. Il vend ses parts et se retire de Tel Quel. Or Ahmed Benchemsi, et le journal qu’il a créé, malgré quelques dérapages à mettre sur le compte de l’impétuosité de la jeunesse, est indiscutablement l’un des meilleurs journalistes de ce pays. Sa plume frondeuse secouait le cocotier  à la fois avec impertinence et intelligence. Sa sortie du champ, pour la presse libre de ce pays, est une catastrophe.