Mentalités de harem

La jeune mariée de 2004 aura son chez elle, travaillera peut-être et formera avec son époux une union qui renverra toutes les caractéristiques de la modernité. Cependant, le mode de fonctionnement qui régit les rapports de celle-ci avec son environnement proche peine à véritablement évoluer.

La fête fut grandiose. Les youyous étaient montés haut. Les sourires et les amabilités avaient été distribués à profusion. On s’était congratulé, embrassé, affichant la plus grande joie de part et d’autre. Du haut de sa «mida», la reine du jour resplendissait sous les ovations. Puis les projecteurs se sont éteints. Les habits de lumière enlevés, la vraie vie allait commencer.
Les temps ont-ils changé? A voir comment certaines situations se perpétuent, on s’aperçoit que si évolution il y a, elle ne se situe souvent encore qu’à la surface des choses. Ainsi, par exemple, des rapports au sein de la famille. Revenons à cette jeune femme qui se marie aujourd’hui, en ce siècle nouveau, marqué par tant de bouleversements révolutionnaires. De prime abord, son sourire éclatant dit le bonheur qui est le sien à sauter le pas de la vie à deux. A la différence de sa grand-mère ou même de sa mère, il y a de fortes chances pour qu’elle ait choisi elle-même son époux. Nous sommes, du moins dans les villes, bien loin du cas de figure de la petite épouse condamnée à découvrir le visage de son futur seigneur et maître sous le dais nuptial. Au moment de quitter la maison familiale pour rejoindre celle de son époux, la jeune mariée verse encore quelques larmes. Mais celles-ci sont bien légères comparées au chagrin éprouvé par son aïeule pour qui ce départ relevait de la grande déchirure. Il signifiait la sortie du cocon familial pour un univers étranger et parfois hostile, où elle n’avait de chances de gagner sa place que le jour où elle devenait mère et mère d’un fils. Entre-temps, il fallait subir, outre le pouvoir du mari, le joug de la belle-mère et des belles-sœurs avec lesquelles il y avait tout lieu de savoir composer.
Les données, aujourd’hui, ne sont plus les mêmes. Quand les moyens matériels le permettent, habiter avec la belle-famille a cessé d’être la norme. La relation conjugale paraît dès lors s’inscrire dans le cadre du couple selon la compréhension moderne. En la matière pourtant, bien du chemin reste à faire. La jeune mariée de 2004 ne sera certes pas contrainte d’aller vivre avec sa belle-mère et ses belles-sœurs. Elle aura son chez elle. Elle travaillera peut être et formera avec son époux une union qui renverra toutes les caractéristiques de la modernité. Cependant, le mode de fonctionnement qui régit les rapports de celle-ci avec son environnement proche peine à véritablement évoluer. Comme sa grand-mère et sa mère avant elle, la jeune femme aura tout intérêt à être acceptée par sa belle-famille. Si elle «n’assure» pas sur ce plan-là, son couple risque fort d’aller au-devant de problèmes.
Que d’unions n’a-t-on pas vu voler en éclats du fait de l’hostilité de la belle-famille à l’égard de la «pièce rapportée» ! Les exemples les plus flagrants sont ceux de ces jeunes qui se marient lors de leurs études à l’étranger. Tant qu’ils vivent hors du Maroc, loin de la pression sociale, leur relation fonctionne. A peine de retour, elle implose. Cherchez le vice de forme et vous verrez qu’il a pour nom ««famille». S’il s’est émancipé sur le plan spatial, le couple marocain n’a pas pour autant coupé le cordon ombilical avec la famille. Et, plus précisément avec ses membres féminins. Car, dans ce cas de figure, il s’agit d’une affaire de femmes. Une affaire de femmes dont l’enjeu est l’homme ! Ce fils élevé dans la dévotion, on a du mal à accepter de le voir s’émanciper de cette toile d’amour tissée autour de lui. Dès lors, l’épouse au sens moderne du terme, cette femme avec laquelle un rapport nouveau va s’établir, un rapport qui, par la force des choses, bouleverse les autres liens, cette femme-là peut facilement devenir l’ennemi à abattre. Ou du moins à soumettre. Comme hier. Comme au temps de l’espace clos du harem où les femmes se livraient entre elles des batailles sans merci pour asseoir leur pouvoir. Les temps ont changé mais cette mentalité malheureusement peine à disparaître. Qui demeure le plus grand ennemi de la femme ? La femme. Autant hier, certains comportements pouvaient se comprendre, autant aujourd’hui la schizophrénie est totale. Totale du fait du hiatus entre les discours et les pratiques. Derrière le masque de la modernité, des us dignes du siècle passé. Elles sont parfois jeunes, instruites, «émancipées» et, pourtant, par certains de leurs comportements, elles ont mille ans ! Mais quand donc les femmes, dans ce pays, vont-elles comprendre que leur salut passe par leur capacité à s’aimer et à ne plus être les fossoyeurs de leurs semblables ?