Mendier en mandingue

Joutia de Derb Ghalef, un jour parmi d’autres. Il s’approche, la main tendue. Il vous appelle «Mama» ou «Lalla», c’est selon. Il a le français haché de l’Afrique profonde ou parfois pas de français du tout. Pas d’arabe non plus ou juste quelques mots puisés dans le lexique religieux. Il vous parle alors dans la langue de son pays, ce pays dont la misère l’a jeté sur le chemin de l’exil. Cruelle ironie de la vie. Les Marocains découvrent plus démunis qu’eux en leurs frères du peuple noir. Voilà maintenant que ces derniers s’échouent chez eux, comme eux chez les autres, personnes en désespoir de présent et en quête d’une illusion d’avenir. Alors que les siens courent le mirage européen, les fils de la terre nourricière du monde font halte au Maroc, halte transformée en destination finale quand l’océan ferme ses rives. A chacun son tour et notre tour semble bien être venu. A notre tour donc, pour paraphraser un ancien Premier ministre français de (ou de ne pas) «recueillir la misère du monde». De terre d’émigration, nous nous muons en celle de l’immigration. Comme l’Italie hier, comme l’Espagne aujourd’hui, le Maroc est appelé à vivre un retournement de situation déstabilisant. A cette différence près que les pays précités ont attendu de sortir de l’ornière pour connaître cette mutation.
En Italie comme en Espagne, pays longtemps pourvoyeurs en main-d’œuvre bon marché pour le voisin français, avant que celui-ci ne vienne s’approvisionner dans les montagnes marocaines, il a fallu cesser d’être pauvres pour devenir attractifs aux yeux des plus démunis. Nous, nous continuons à appartenir à ce monde dont on dit pudiquement qu’il est en voie de développement, nos jeunes ont les yeux rivés sur le large et nous nous payons le luxe de voir notre pauvreté se coltiner celle d’autrui. A qui faut-il donner aujourd’hui ? A celui qui mendie dans un dialecte africain ou à celle qui, dans un arabe bien de chez nous, location d’enfant à l’appui, fait appel à notre bon cœur? Faut-il faire jouer la «primauté nationale» ou se rappeler l’appartenance commune à un même continent, couleur de peau mise à part ? Mais, puisque nous y sommes, parlons en justement de cette couleur de la peau. Cette immigration en provenance d’Afrique noire, outre la problématique sociale dont elle est porteuse, réveille dans l’inconscient collectif marocain des réflexes bien peu glorieux. Les réminiscences du passé esclavagiste dont notre histoire est faite remontent à la surface et ce n’est pas fait pour nous faire honneur. Les Marocains expatriés ont souffert – et continuent à souffrir – de ce que la différence culturelle suscite comme réaction de rejet à leur égard dans les pays d’accueil. L’Espagne, pays à l’assaut duquel s’élancent les migrants clandestins, parmi lesquels bon nombre de Marocains, est stigmatisée comme xénophobe et raciste. La presse se scandalise à intervalles réguliers des misères dont sont l’objet les compatriotes résidant chez le voisin ibérique. Mais ce n’est pas souvent qu’elle s’intéresse à la manière dont nous-mêmes accueillons les migrants africains qui affluent sur notre sol, poussés par la nécessité. Les qualificatifs relatifs à la personne de couleur noire qui émaillent notre langage parlé donnent un aperçu des tendances racistes de notre environnement socioculturel. Les reportages effectués auprès des étudiants africains dans les écoles et universités marocaines confirment l’existence de comportements discriminatoires proprement scandaleux.
Longtemps, du fait de l’histoire coloniale, nous avons été dans la peau des victimes de la discrimination raciale et culturelle. Les temps présents, avec la montée en puissance de l’islam radical et de ses dérives terroristes, ont accentué cette stigmatisation de la communauté arabo-musulmane dont nous faisons partie. Mais si nous devions un instant oublier la manière dont les autres se comportent avec nous et nous attarder un peu sur celle dont nous faisons preuve à l’égard d’autrui, nous ferions profil bas. Concernant les Africains noirs, quels griefs avons-nous ? Quel mal nous est-il jamais venu de l’Afrique, celle-là même dont nous tirons une bonne part de nos racines, occultées le plus souvent ? Alors pourquoi ce racisme vis-à-vis de ses fils ? Pourquoi ces mots inqualifiables, ces plaisanteries d’un goût on ne peut plus douteux pour ce qui les concerne. Il y a des choses dont on ne rit pas. Dont on n’a pas le droit de rire. La problématique migratoire, dans le sens de présence d’immigrés sur notre sol, est en voie de se poser à nous. Prenons les devants et commençons dès à présent à la réfléchir. A travers elle, à penser, une fois de plus, notre perception de la différence. Nous constaterions ainsi, que dans nos travers, nous ne sommes, au fond, guère différents des autres.
Quant à savoir quelle attitude adopter à l’égard de celui qui mendie en wolof, la question, pour ce qui me concerne, reste sans réponse.