Menace industrielle : l’ennemi est ailleurs…

Le problème de notre industrie n’est pas d’origine chinoise.
Il s’agit de régénérer ses créneaux porteurs,
asphyxiés par le sous-investissement et la sous-productivité.

«Ils envahissent notre marché». «Ils condamnent nos usines à la fermeture». Ils, ce sont les Chinois. Cela fait des semaines que la presse a entonné l’air du péril jaune. D’abord une petite musique, puis avec plus de coffre lorsque des députés envisagèrent de poser des questions orales pour discuter «de la survie des activités industrielles». Ce fut ensuite au tour des organisations professionnelles de donner de la voix : «Le Maroc se désindustrialise». «Il ne doit pas devenir un supermarché de produits fabriqués ailleurs». Comme si on venait de découvrir l’agressivité commerciale, le travail de fourmi de nos concurrents chinois…. Pourtant, rappelez-vous ce titre prémonitoire du remarquable essai d’Alain Peyrefitte : Quand la chine s’éveillera… A l’époque où nous dormions sur nos lauriers, à l’ombre d’une protection anesthésiante, ailleurs, les dragons, les tigres et je ne sais quel autre «animal spirit» asiatique tissait sa toile sur la scène manufacturière mondiale. Aujourd’hui, notre réveil ressemble à un cauchemar. Une satisfaction, tout de même. La politique industrielle semble s’installer non pas au cœur du débat économique – elle y était déjà – mais au coeur du débat politique.
Les raisons de cet intérêt ne sont pas fortuites. L’industrie qui n’occupe pourtant qu’une part relativement réduite de la population active (moins de 30% aujourd’hui) est pourtant au cœur des vrais problèmes qui se posent à la société marocaine. Pour deux raisons essentielles. L’une, économique : l’industrie est le secteur «exposé», celui par lequel se transmettent les évolutions de l’environnement international. Contrairement aux autres secteurs d’activité, agriculture, administration, bâtiments et services, elle est une activité à localisation libre. La libéralisation du commerce mondial, les progrès des transports et de la technologie la mettent désormais directement, ou presque, en concurrence avec les usines des antipodes. Des performances de l’industrie dépendent désormais la croissance et le paiement des factures des matières premières. L’autre raison est politique : l’industrie est devenue dans la société marocaine le lieu majeur où s’expriment des clivages entre les choix stratégiques tels qu’ils sont modelés par les contraintes du présent et les aspirations du corps social. Ces aspirations se portant d’abord sur la sécurité de l’emploi, les revendications se multiplient pour que l’Etat réanime en permanence les entreprises non compétitives. D’où la confusion entre un programme de mise à niveau des entreprises et une stratégie industrielle.
En fait, une bonne partie de ces clivages s’ordonnent autour de la question : quel avenir pour l’industrie et quelle politique industrielle pour affronter cet avenir ? Quel est le moyen de restructurer l’industrie pour faire face aux défis économiques et sociaux ? La tension se caractérise par l’inefficacité du processus d’orientation des capitaux vers l’investissement nécessaire et optimal. Au sein des composantes de l’opinion, un clivage se dessine aussi autour de la question industrielle. Une partie considère que le Maroc ne doit pas laisser désorganiser son industrie par la concurrence étrangère, fût-ce au prix d’un effort massif des finances publiques. Cette fraction tend au protectionnisme, même si c’est là un mot qu’il est malséant de prononcer. On ne parle, tout au plus, que de mesures «anti-dumping». Mais en fait, on cherche à dresser des murs défensifs aux frontières. Une autre fraction de l’opinion est plutôt résolument tournée vers l’extérieur. Elle plaide pour l’ouverture de l’industrie aux courants d’échanges internationaux. Elle s’affirme contre le «gaspillage» des fonds publics dans des aventures industrielles sans espoir. Il s’agit de bâtir une industrie adaptée aux données nouvelles du monde. Non, le problème de notre industrie n’est pas d’origine chinoise. Le dumping peut être enrayé. Il faudra tout simplement se résoudre à appliquer des règles qui organisent la libération des échanges. En fait, la vulnérabilité de notre industrie impose une vision de long terme et une action vigoureuse. Il s’agit de régénérer ses créneaux porteurs, asphyxiés par le sous-investissement et la sous-productivité