Mémoire perdue et ravivée

l’immigration marocaine se distingue de celles que l’on peut observer dans d’autres pays voisins, notamment la france. deux générations démographiques, si l’on estime que chaque 25 années en constitue une, se retrouvent ensemble

La Belgique a fait fort. «50 ans d’immigration marocaine : c’est du belge», tel est le slogan de la grande manifestation socio-culturelle organisée tout au long de l’année en cours pour célébrer un demi-siècle de la première vague d’immigrés marocains arrivés en Belgique dès 1964. Initié par l’Espace Magh, avec le soutien de plusieurs institutions publiques régionales et fédérales du pays, cette célébration passe par la culture dans toutes ses expressions. En effet, la programmation riche et variée se décline à partir de la mémoire. Celle-ci, comme disait un auteur, est un poète dont il ne faudrait pas faire un historien. Cependant, l’historien n’est pas loin, il est même tout proche et accompagne, scrute, rectifie ou témoigne des faits ou méfaits de la cité. Ainsi, l’immigration marocaine (encore une particularité sociologique belge) se distingue de celles que l’on peut observer dans d’autres pays voisins, notamment la France. Deux générations démographiques, si l’on estime que chaque 25 années en constitue une, se retrouvent ensemble. La première, née quelque part au Maroc a été amenée pour reconstruire un pays en manque de main-d’œuvre. La seconde, née ou élevée dès son jeune âge  sur le sol belge, s’est construite une double mémoire qui se regarde comme dans un jeu de miroir qui interroge ou perturbe. Par la culture, l’art  ou l’instruction, beaucoup s’en sont sortis ou tentent de déjouer les pièges d’identité que les pièces du même nom rappellent sans cesse ici et ailleurs. D’autres, nombreux, sont exposés aux aléas de la vie et aux difficultés d’une société européenne, elle-même malmenée par la crise et ses conséquences sociales et économiques ; à la peur panique de l’autre et son tropisme fait de racisme, de xénophobie et de rejet.

Le choix de la culture pour dire tout cela avec des mots, des œuvres et des créations en tous genres, et donc à travers une programmation qui allie l’art et la réflexion au divertissement, porte l’optimisme de la volonté et l’espérance qui surmonte les difficultés. «C’est l’idéal d’une Belgique, écrit Najib Ghallale, directeur d’«Espace Magh» et Commissaire général de cette manifestation, riche de sa diversité, que nous voulons promouvoir et démontrer en commémorant ces 50 ans d’immigration marocaine. Au nom du sentiment d’appartenance à un pays qui nous unit. L’art et la culture permettent à cet idéal commun de naître et de se développer».

Si les activités culturelles et artistiques se succèdent et rassemblent tous les jours un public conquis, convaincu, et un autre curieux de découvrir d’autres facettes d’une mémoire qui est aussi un peu la sienne, les débats et la réflexion qui accompagnent cette programmation nourrissent, analysent et mettent du sens tout en mettant le doigt sur les sujets qui fâchent. Ainsi, ce débat abrité le 19 mars dernier par l’école de journalisme et de communication, IHECS, autour d’un thème très sensible : médias, jeunesse et diversité. Des intervenants de souche belge ou d’origine marocaine ont débattu cette thématique avec le directeur général de la RTBF, Jean-Paul Philoppot, qui est également président de l’Union européenne de Radio-télévision. A l’issue de ce débat, le public a été invité à visionner en grande première un très  beau film documentaire de Faïza Boumedian au titre révélateur : «Que sont-ils devenus ?» A partir d’archives de la RTBF de 1970 d’une classe de 5e et de 6e dans une école composée à majorité d’enfants d’immigrés, la documentariste est partie à la recherche de cinq d’entre eux et les a filmés tels qu’ils sont devenus aujourd’hui. Agés de 8 à 12 ans dans les archives, ce sont des quinquagénaires ou sexagénaires maintenant, visionnant des bribes d’images en noir et blanc de leur enfance intimidée par une autre caméra étrange et étrangère. Mais si leurs rêves d’enfants hors sol ont l’innocence d’un âge insouciant, le regard d’adultes qu’ils jettent sur ce passé simple et composé a un goût de nostalgie piqueté d’amertume mais aussi de rires. La documentariste a su lier avec les adultes une complicité technique (par le cinéma) mais aussi affective par le lien de ses propres origines. Le tout sur un fond de notes de musique du pays de leurs parents dont un violoniste, originaire de Chefchaouen, tisse les liens d’amitié, adoucit les mœurs tout en ravivant la nostalgie des uns et des autres, une nostalgie qui n’est plus ce qu’elle était…