Mémoire en danger

Il y a une démarche globale qui, au-delà  des déclarations lénifiantes sur l’harmonie de la coexistence interreligieuse au Maroc, a construit une histoire officielle du Maroc où les juifs, comme d’ailleurs tout ce qui est porteur de différence, n’ont quasiment pas d’existence.

Ses murs ont quatre cent cinquante ans d’âge mais on l’a fait hériter d’un nouveau nom avec une plaque et des papiers administratifs flambant neufs. Il y a quelques années de cela, les autorités locales avaient décrété qu’il serait désormais baptisé «Hay Salam».

Un nom bien lisse débarrassé de toute trace d’histoire. On ne s’est d’ailleurs pas contenté de le débaptiser mais on s’en est pris également aux rues et ruelles qui, toutes, ont eu droit à un patronyme de circonstance, musulman à souhait. Le lieu dont nous parlons est l’ancien mellah de Marrakech où vivait, depuis 1560, l’ancienne communauté juive de la ville.

La création de celui-ci remonte à la dynastie des Saâdiens quand, voulant détrôner Fès, siège du pouvoir de leurs prédécesseurs, ces derniers s’étaient attelés à refaire de Marrakech la capitale de l’empire. A cet effet, de grands travaux d’urbanisation et d’embellissement avaient été entrepris, contribuant à donner à la ville le visage qu’on lui a connu par la suite.

La construction de la mosquée, toujours debout, d’Al Mouassine rentrait dans le cadre de ces travaux. Or, Al Mouassine était le quartier où, en ce temps-là, vivaient le plus de juifs. Le nom Al Mouassine dérive d’ailleurs du terme «mouss», «couteau», coutelier étant l’un des métiers pratiqués par les juifs à l’époque.

Jusqu’au milieu du XVIe siècle, la communauté israélite de Marrakech ne vivait pas séparée des musulmans mais par groupes épars au milieu d’eux, notamment à Al Mouassine. L’édification de la mosquée en question est avancée par les historiens comme l’une des causes du délogement des juifs d’Al Mouassine et la création du mellah.

Quatre siècles et demi plus tard, le passé juif d’Al Mouassine perdure dans la mémoire collective de la ville. Même si, depuis, le quartier est devenu le cœur profond de la médina, ses habitants connaissent son histoire et vous la relatent, chacun à sa manière. Il en ira de même, un jour, très probablement, de l’actuel mellah.

Celui-ci a beau avoir été attifé du nom de Hay Salam, nul à Marrakech ne le désigne autrement qu’en tant que mellah, même si les juifs y habitant encore ne se comptent plus que sur le bout des doigts. C’est dire qu’on ne peut, quoique l’on fasse, gommer l’histoire.

Or, c’est à ce type d’entreprise que s’est employé un acte apparemment aussi banal qu’affubler d’un nouveau nom le mellah de Marrakech. En le débaptisant et, surtout, plus offensant encore pour sa communauté d’origine, en remplaçant les anciens noms juifs de ses rues par des noms de musulmans, on a voulu, volontairement ou involontairement, effacer une histoire, l’histoire d’une minorité vivant au milieu d’une majorité depuis plus de 2000 ans.

Le plus grave est que cet acte n’était en rien isolé mais relevait d’une démarche globale qui, au-delà des déclarations lénifiantes sur l’harmonie de la coexistence interreligieuse au Maroc, a construit une histoire officielle du Maroc où les juifs, comme d’ailleurs tout ce qui est porteur de différence, n’ont quasiment pas d’existence.

Les manuels d’histoire font l’impasse sur cette minorité et sur ses apports sur les plans tant économique que politique et social dans la vie du pays. Cette occultation a eu pour résultat de donner naissance à une génération de Marocains pour qui un juif ne saurait être marocain, un Marocain par définition ne pouvant être que musulman.

Cette faille dans l’éducation de nos jeunes est hautement problématique car elle développe chez ces derniers une incapacité mentale à concevoir l’identité autrement que comme un bloc monolithique et ce, en des temps où l’adaptabilité au monde exige que l’on comprenne que la pureté identitaire est un mythe et que l’identité, outre qu’elle se nourrit à plusieurs sources, est un processus dont le mouvement est permanent.

Dans les plus hautes sphères de l’Etat, une prise de conscience de la nécessité de repenser l’enseignement de l’histoire nationale en prenant en compte les différentes pages qui en composent le livre semble enfin commencer à se dessiner.

C’est dans ce sens qu’il faut lire l’organisation, dans le cadre de la célébration des douze siècles de la création de la ville de Fès, du colloque du 23 octobre dernier à Casablanca sur «Le judaïsme marocain et le Maroc contemporain».

Musulmans et juifs du Maroc et de la diaspora se sont retrouvés, qui pour livrer un témoignage personnel, qui pour analyser et réfléchir sur leur histoire commune et sur le patrimoine qu’elle leur a laissé en legs. Les débats étaient riches et l’émotion affleurait à chaque bout de phrase.

Mais, comme à l’accoutumée dans ce genre de rencontre, il n’y avait là que les convaincus. Une élite intellectuelle et sociale consciente de la problématique mais qui n’en débat que derrière les murs feutrés des salons. Or, c’est dans les universités et dans tous les espaces fréquentés par la jeunesse marocaine qu’il faut déplacer les débats.

Revisiter l’histoire, qu’il s’agisse de cette page-ci ou de toutes les autres qu’on a voulu frapper d’oubli, est une nécessité absolue pour la construction d’une personnalité marocaine forte et à même de se mouvoir avec aisance dans le monde qui est le nôtre aujourd’hui.