Maux et mots de la ville

On pourrait penser que la métropole casablancaise, du fait de sa taille, serait la seule affectée. Loin s’en faut. L’insécurité, l’incivisme ou encore la solitude frappent même au cÅ“ur des vieilles cités historiques, effaçant des traditions ancestrales de vie en commun bà¢ties sur la solidarité et le respect du voisin.

Ce qu’il préfère aujourd’hui ? Regarder rougir ses tomates loin du tumulte et de la frénésie de la ville. Pourtant, il n’y a pas si longtemps encore, il faisait partie de ces quadras engagés dans la course effrénée à la réussite matérielle et consommateurs insatiables de gadgets électroniques tout comme de mondanités. Mais une immersion momentanée dans la campagne dans le cadre de la réalisation d’un projet immobilier a transformé ce citadin. En même temps que le vrai goût des fruits et des légumes, il a redécouvert la générosité désintéressée, celle, naturelle, des gens de la terre qui donnent sans calcul parce qu’ils ont été éduqués dans la tradition du don et de l’hospitalité. Du coup, notre citadin, au contact de ces gens porteurs de valeurs authentiques, avec lesquels le partage d’un simple verre de thé représente un réel moment d’échange, s’est trouvé transformé. C’est d’un œil nouveau qu’il a commencé à considérer sa vie, ses priorités ont changé et ses anciens centres d’intérêt ont perdu tous leurs attraits. Il passe de plus en plus de temps loin de la ville, tournant le dos à ce qui faisait jusque-là son univers pour s’initier au métier de paysan et jouir de la sérénité procurée par le contact avec la nature.

La vitesse à laquelle la ville marocaine a noué avec les maux des grands pôles urbains est déconcertante. On pourrait penser que la métropole casablancaise, du fait de sa taille, serait la seule affectée. Loin s’en faut. L’insécurité, l’incivisme ou encore la solitude frappent même au cœur des vieilles cités historiques, effaçant des traditions ancestrales de vie en commun bâties sur la solidarité et le respect du voisin. Ainsi de ce témoignage recueilli à Marrakech, auprès d’une native de cette ville. Cette dame que l’on nommera Zineb, est une «bent dar kbira», une personne issue d’une grande famille, estimée et respectée. Veuve et sexagénaire,  Zineb qui vit seule dans le même appartement depuis le décès de son époux a assisté, au fil du temps, à la transformation radicale de son environnement social. Une infinité de petits détails en témoigne, à commencer par le rapport avec les voisins. Si, par le passé, les relations étaient telles qu’on pouvait frapper à la porte de l’autre au moindre besoin, désormais, avec les locataires actuels, même les salutations élémentaires ont disparu.

«Plus personne ne se salue. Un jour, j’ai dit bonjour à un monsieur en le croisant dans les escaliers. Bien mal m’en a pris. Il m’a répondu en grommelant et s’est dépêché de se sauver comme si j’avais la peste ! Parce que je suis une femme et une femme qui vit seule !».

Bien que le quartier soit central et que tout soit à proximité, Zineb ne se déplace plus à pied. Quand vous lui demandez pourquoi, elle vous répond que l’insécurité a pris de telles proportions que cela ne lui est plus possible. Elle vous raconte comment, à dix heures du matin sur le grand boulevard Mohammed VI, elle s’est un jour fait suivre par un homme au point d’avoir dû demander à une connaissance croisée par chance sur le chemin de la raccompagner jusqu’à sa voiture. Elle vous cite cette agression dont elle a été le témoin dans son quartier d’une femme qui s’est faite dévalisée sous le nez d’un policier, là aussi en plein jour et près d’un carrefour animé. «Alors qu’elle montait dans sa voiture, un type a profité de ce qu’elle avait débloqué les portières pour sauter dans le véhicule et s’installer à son côté.

Là, lui collant un couteau contre le flanc, il lui a intimé l’ordre de lui donner les bijoux qu’elle portait et l’argent qu’elle avait dans son sac. Pour que le policier qui était à deux pas ne se doute de rien, il riait en lui parlant de façon à faire croire qu’ils étaient des amis».

L’incivilité est également devenue une véritable plaie. «Les gens vous bousculent sans penser à s’excuser, ils stationnent devant votre parking et, non contents d’avoir bloqué votre voiture, vous insultent quand vous réagissez». A cela s’ajoute, sur un autre plan, le délitement des liens familiaux même en l’absence de contentieux, simplement parce que chacun, pris par sa vie, ne fait plus l’effort de les entretenir. Délitement qui engendre la solitude, surtout quand on est une veuve retraitée. Zineb a toujours entretenu d’excellentes relations avec les siens. Sauf que, là, en dehors de ses enfants, rares sont ceux qui poussent encore sa porte. L’un de ses frères pourtant habite à deux rues de chez elle ! Pour l’Aïd, des coup de fil pour l’occasion,  affectueux certes, mais qui ne peuvent remplacer la chaleur d’une visite. Lors d’une fête comme Aid Al Adha, il y a le Maroc qui se saigne à blanc pour acheter un mouton au prix de deux à trois fois le SMIG et il y a l’autre, qui part en week-end prolongé. Les routes sont pleines, les mosquées aussi. Mais les cœurs se dessèchent et les mots manquent pour dire ces maux qui s’étendent en silence.