Mauriac, un chroniqueur engagé

«Pour le journaliste, quelle tentation que le silence lorsqu’il se trouve engagé lui-même de tout son cÅ“ur et de tout son esprit dans l’événement qu’il a mission de commenter ! (…)»

Heureuse initiative que celle d’avoir rassemblé les chroniques de François Mauriac en un seul volume de plus de 1100 pages aux éditions Robert Laffont, Collection Bouquins. Il faut dire que l’entreprise n’est pas des plus simples, car il en a écrit des textes et des chroniques au cours de sa longue et riche carrière ! Mais signalons que l’auteur de Thérèse Desqueyroux avait lui-même déjà réuni et présenté quelques écrits journalistiques dans différents ouvrages avant de les rassembler pour les besoins de la publication de ses œuvres complètes dans la Pléiade, en 1952. Le volume qui vient de sortir regroupe l’ensemble de ses chroniques, soit cinq tomes des recueils intitulés Journal, plus un autre portant ce titre explicite Le bâillon dénoué, et, enfin, des chroniques plus thématiques : Mémoires politiques.
Dans la préface à ses écrits journalistiques rédigée par François Mauriac dans la Pléiade, le Prix Nobel de littérature livre une des plus fines approches de la chronique et du journalisme en général. Pour Mauriac, la rédaction régulière des chroniques relève de ce qu’il appelle «un journal à demi intime». Il précisera plus tard : «Il me semble que cette conception du journalisme m’est particulière. Les recueils d’articles sont le plus souvent voués à l’insuccès et à l’oubli. Mais je me suis toujours efforcé de donner autant d’importance à un article de journal qu’à la page d’un livre, et de ne jamais oublier que je suis d’abord un écrivain (…) Je n’ai jamais cru qu’il fallait se servir d’un journal quotidien pour y donner ses scories et pour entretenir à bon compte le pot-au-feu. J’ai pris le journalisme au sérieux : c’est pour moi le seul genre auquel convienne l’expression de littérature engagée».
On retrouve dans cette conception du journalisme le même accent que chez Albert Camus, avec lequel il avait d’ailleurs travaillé au journal Combat et pour un temps dans l’Express, de Jean-Jacques Servan-Schreiber. Même s’ils n’ont pas toujours partagé les mêmes opinions sur un certain nombre de sujets en rapport avec la politique de l’époque. On peut lire, parmi ses chroniques, celle où il répond à Camus qui avait publié un édito sur les prises de positions de Mauriac, jugées «trop incrédules» à propos du projet d’un gouvernement mondial défendu par un groupe d’intellectuels en 1949. Comme on peut lire aussi avec profit une réponse, faite la même année dans le Figaro à Jean-Paul Sartre. Il faut dire que les protagonistes sont de grande envergure et que le débat vole très haut si on le situe dans le contexte politique et idéologique de l’après-guerre. De plus, le style et l’élégance du propos de ces chroniques, ajoutés à la charge ironique et subtile des échanges, leur confèrent une valeur littéraire certaine. Voilà pourquoi François Mauriac tenait ce journalisme-là pour le seul genre méritant l’expression de littérature engagée.
Mauriac a fait de ses chroniques dans lesquelles il pouvait passer, par le biais de subtiles digressions, d’un événement international qu’il observe ou d’une cause juste qu’il défend avec acharnement, à un souvenir d’enfance, un bout de paysage, une admiration de tel écrivain ou poète et aussi des détestations au sein de la gente littéraire ou artistique. Dans ce dialogue en continu où il mêle le subjectif, voire l’intime, aux faits publics, Mauriac s’ouvre au collectif, c’est-à-dire aux lecteurs, et partage ses impressions et émotions avec le sens de la générosité de l’écrivain et l’engagement résolu et indigné du chroniqueur. Le tout en restant ironiquement lucide sur les limites de l’exercice devant le tragique de l’histoire. Comme par exemple dans l’incipit de cette chronique publiée dans Le Figaro le 18 janvier 1947, alors que la parution des journaux était interrompue durant une semaine pour cause de grève : «La presse a quelques ressemblances avec ce coq qui croyait que, sans son cocorico, le soleil ne se lèverait pas. Mais l’Histoire n’a nul besoin de nos commentaires pour aller son train. La gent politique, absorbée dans sa partie de poker, s’est à peine aperçue que nous faisions une cure de silence (…)».
Au Maroc, on saura toujours gré à Mauriac de son engagement en faveur de l’Indépendance du Maroc. Il avait été à la tête d’un mouvement d’intellectuels et hommes politiques – dont Robert Barrat et bien d’autres – pour la défense de la cause marocaine lors de la lutte pour la libération. On peut lire d’ailleurs, parmi ses Mémoires politiques, une belle chronique désabusée – publiée dans Le Figaro du 24 août 1953 au lendemain de la déposition du Roi Mohammed V – et traversée par un grand souffle littéraire et philosophique : «Pour le journaliste, quelle tentation que le silence lorsqu’il se trouve engagé lui-même de tout son cœur et de tout son esprit dans l’événement qu’il a mission de commenter ! (…)». La suite est un très beau texte prémonitoire sur les événements et la réaction du peuple et de la jeunesse marocaine après le forfait accompli par les colonisateurs.
Ainsi, au-delà de l’écrivain et de ses tourments, Mauriac aura été pendant très longtemps, à travers ses écrits
journalistiques – les cinq tomes du Journal, les Mémoires politiques et les Blocs notes-, cet homme libre, lucide et engagé que nous admirons et ce journaliste à qui, comme l’écrit Laurence Granger dans une préface, «l’Histoire a rarement donné tort»