Maroc Telecom : un géant sur le fil du rasoir

Maroc Telecom, qui a déjà réussi ses examens
de passage, a-t-il surmonté l’essentiel des risques
de la libéralisation ?
En fait, le plus dur est à venir… Le géant est de nouveau engagé dans une sorte de course de vitesse.

Une cession de 16% du capital à Vivendi, valorisée à des milliards de dirhams. Une introduction en bourse qui a battu tous les records de souscription. Assurément, le nouveau virage négocié par Maroc Telecom a été une grande réussite, malgré le doute qui s’est installé dans l’esprit de beaucoup d’observateurs. Quelle prouesse financière, alors que les analystes pestaient contre le manque de transparence et le peu de fiabilité de l’information mise à leur disposition. Ils avaient tout simplement oublié que la cotation d’une entreprise marocaine, de cette taille, dans un marché financier international est une première. Avec ses exigences de technicité, son jeu de clair-obscur, ses effets d’annonce et de dissimulation. Il faut bien admettre qu’il y avait plusieurs négociations dans la négociation: valoriser la cession à son maximum sans compromettre l’introduction en bourse, convaincre la place financière internationale de l’attractivité de l’offre. Gérer ces trois challenges dans de bonnes conditions relevait de la gageure.
En fait, la performance n’étonne pas outre mesure. Les résultats présentés par Maroc Telecom sont très bons : un chiffre d’affaires de 15,9 milliards de dirhams en 2003, en hausse malgré la baisse des tarifs ; une part de marché de 56 % dans le segment en forte croissance de la téléphonie mobile ; plus de six millions de clients dans ce créneau. En outre, Maroc Telecom peut toujours afficher son monopole sur l’international avant l’arrivée d’un concurrent. Comme si l’adaptation à la concurrence n’était finalement qu’un long fleuve tranquille. Peut-on en conclure pour autant que l’ex-opérateur public, qui a déjà réussi ses examens de passage, a surmonté l’essentiel des risques de la libéralisation ? En fait, le plus dur est à venir… L’opérateur marocain va devoir s’adapter au mouvement général de libéralisation des télécommunications dès l’année prochaine. Maroc Telecom peut conserver sa place de leader sur le marché en croissance. A condition de mobiliser pleinement ses atouts.
Sur quoi portera la concurrence ? Elle va s’exercer, en fait, moins sur le service de base, que sur des niches de marché ou sur les nouveaux services. Elle va d’abord s’opérer dans le segment des communications longue distance. Les technologies utilisées dans les réseaux de téléphonie mobile rendent en effet possible la construction de réseaux concurrents les uns des autres sur un même territoire. Mais la maîtrise des tuyaux n’est cependant pas tout. La concurrence se portera aussi sur la réponse aux besoins spécifiques des entreprises. Ces services, dits à valeur ajoutée, peuvent s’appuyer sur le réseau physique existant pour offrir des prestations plus sophistiquées : messagerie, transfert de données, etc. La compétence technique et la qualité du rapport au client deviennent alors les facteurs essentiels du succès. Maroc Telecom se retrouve, sur ces marchés, en concurrence avec les sociétés de services informatiques.
Dans un tel contexte, la position compétitive de Maroc Telecom est plutôt bonne. Mais l’entreprise ne pourra faire face aux évolutions du marché qu’à condition de surmonter ses handicaps internes. La force de Maroc Telecom, c’est d’abord son réseau, en grande partie amorti et qui assure une rentabilité brute colossale à l’entreprise même s’il ne brille pas par son efficacité. C’est aussi la compétence de ses équipes, qui fait que l’entreprise n’a aucune barrière technique à l’entrée sur aucun marché du domaine. Les handicaps sont ceux hérités de l’histoire. L’histoire longue et l’histoire courte. L’histoire courte, ce sont des effectifs sans doute trop élevés. Faut-il pour autant licencier? Pas nécessairement, car le problème des sureffectifs n’existe que si l’entreprise reste passive sur le marché. Mais pour réussir cette reconversion, il faut changer la culture de l’entreprise. Et c’est là que l’histoire longue de l’entreprise rattrape la volonté de changement. Maroc Telecom hérite d’une culture fondamentalement technicienne, certains disent bureaucratique. Il faut aujourd’hui renverser la pyramide, mettre l’entreprise à l’écoute de ses clients et offrir un véritable service de proximité. Le géant est de nouveau engagé dans une sorte de course de vitesse