Mal au temps présent

Les passerelles entre le monde des uns et celui des autres se réduisant, on en arrive à  méconnaître complètement qui n’appartient pas à  la même classe sociale ou ne partage pas le même univers mental que soi. En cela, le train se présente comme l’un des rares espaces non cloisonnés où la parole entre des Marocains d’horizons différents circule. Du coup, c’est un merveilleux observatoire pour qui est curieux de la manière de penser et de réfléchir de ses semblables.

On a beau être sur le point de se doter d’un TGV qui va nous coûter des milliards, nos trains persistent à vouloir rester brouillés avec la ponctualité. Le respect des horaires ne faisant décidément pas partie de leur culture, ils arrivent et repartent quand ils le veulent, font des breaks en rase campagne pour laisser passer le copain circulant en sens inverse et ne vous laissent d’autre choix que de vous essayer à la zénitude. Mais, et cela aide grandement à rendre le voyage supportable, parfois même agréable, ils sont des lieux idéaux pour côtoyer et échanger avec des personnes avec lesquelles, en temps ordinaire, les chemins ne se croisent pas. Car, l’une sans doute de ses grandes fragilités, dans le Maroc actuel, la mixité sociale, est en perte de vitesse. Les passerelles entre le monde des uns et celui des autres se réduisant, on en arrive à méconnaître complètement qui n’appartient pas à la même classe sociale ou ne partage pas le même univers mental que soi. En cela, le train se présente comme l’un des rares espaces non cloisonnés où la parole entre des Marocains d’horizons différents circule. Du coup, c’est un merveilleux observatoire pour qui est curieux de la manière de penser et de réfléchir de ses semblables. D’où le petit arrêt sur image ici proposé.

Marrakech, ce 1er mai 2013. Le train vient à peine de s’ébranler que, déjà, dans le compartiment, le ton est donné. Et il est à la récrimination. Constatant que la climatisation est faiblarde, un des voyageurs interpelle à son sujet le contrôleur venu poinçonner les billets. Celui-ci se contente de lui affirmer que c’est le réglage voulu. Mais la placidité avec laquelle il répond énerve son interlocuteur qui lui rétorque que ce n’est pas là un argument valable. L’agent, dont on devine qu’il en a vu d’autres, argue calmement qu’il n’a fait que lui dire ce qu’il en est et s’éloigne en laissant l’intéressé à son emportement. Furieux, celui-ci prend à témoin les autres occupants du compartiment et part dans tout un laïus sur la qualité désolante du service au Maroc, sur le je-m’en-foutisme généralisé, sur le fait que ce n’est pas ainsi qu’on développera le tourisme national, sur le déficit d’éducation… On l’approuve, s’accordant à reconnaître que, non vraiment, bien peu d’efforts sont faits en direction de l’usager, que ce soit dans le train ou ailleurs. Demeurées silencieuses dans un premier temps, deux dames fassies à la mise traditionnelle, le visage aussi rose que le cheveu est gris, entrent dans la conversation. Rebondissant sur les propos de notre colérique bonhomme, elles s’emparent de la parole et réussissent la prouesse de ne plus la lâcher durant quasiment les trois heures du voyage.

Passée sous leur houlette, la discussion, dont elles s’instituent maîtresses de cérémonie, se focalise sur l’évocation de la société marocaine d’antan. Sur la disparition d’un monde régi par la solidarité, le respect, la bonne éducation et son remplacement par un autre où plus personne ne connaît ni ne se soucie de personne. Et d’évoquer la gaieté de ces fêtes qui s’étalaient sur plusieurs jours, la solidarité des voisins à l’heure du deuil, l’atmosphère qui régnait dans le quartier où un jeune ne pouvait voir passer une dame chargée d’un couffin sans se proposer de l’aider à le porter, où les enfants faisaient l’objet de la surveillance de tous… Remontant le fil du temps, nos lallates ont ainsi conté un Maroc idyllique où les gens étaient bons, braves et respectueux les uns des autres. Du coup, en creux, le Maroc actuel apparaissait avec des contours bien sombres. Dans le compartiment, l’âge moyen était bien plus jeune que celui de ces dames.

Personne, pourtant, n’a repris la parole pour leur porter la contradiction en nuançant le tableau, en rappelant ce qui, par rapport à hier, constitue des avancées indéniables en matière de droits et de libertés nouvelles. Du coup, l’impression qui se dégageait à l’issue de cette conversation, c’était qu’au lieu d’aller de l’avant, on avait régressé en perdant des valeurs essentielles. Pure coïncidence ou signe que c’est vraiment là quelque chose qui travaille les gens, dans le taxi de retour à la maison, l’échange avec le chauffeur s’est inscrit dans la juste suite de la conversation du train. Là aussi, il a été question de relations sociales dégradées. Entre parents et enfants notamment. «Voilà cinq mois que notre fils ne nous parle plus. Il est branché sur internet à longueur de jour et ne communique absolument plus avec nous». Beaucoup d’entre nos concitoyens ont mal au monde présent et cela explique bien des choses.