Maîtres et disciples

Nous avons tous, chacun selon son vécu et l’environnement social dans lequel il a évolué, le souvenir d’un maître d’école, d’un prof de lettres ou de philo dont les propos, les conseils ou la méthode d’enseigner ont ou auraient pu changer le cours de notre vie.

«Le bon professeur est celui qui donne envie d’être un bon élève». C’est la réponse qu’a donnée le philosophe et historien français Lucien Jerphagnon dans un livre d’entretien avec Christiane Rancé(*) publié quelques jours avant son décès à l’âge de 90 ans en septembre dernier. Ce philosophe, spécialiste de Saint-Augustin et de l’Antiquité, a été le professeur de l’autre jeune philosophe, plus médiatique celui-là, Michel Onfray. Lucien Jerphagnon lui-même était bien avant le disciple et l’assistant de Vladimir Jankélévitch. Lorsqu’on écoute et regarde à la télé -assez fréquemment du reste car Onfray est un bon client un tantinet provocateur et un auteur prolifique de best-sellers-, on ne peut pas ne pas penser au maître, à sa verve et aussi à sa modestie dans les rares et admirables prestations au cours des émissions de télé où on voulait bien l’inviter. Mais, dans le même temps, on comprend mieux d’où le philosophe cathodique, Michel Onfray, tient sa faconde et l’impertinence de ses postures autant que la pertinence de son propos. Certes, les deux philosophes ne partagent pas les mêmes idées sur nombre de sujets et notamment leur rapport à la religion et à Dieu. Mais, comme le rappelle Christiane Rancé, Onfray a toujours gardé le contact avec son vieux maître dont il dit : «De ce vieux maître, j’aurai donc appris liberté de l’esprit et indépendance, le goût pour une philosophie pratique et concrète, la défiance à l’égard des pouvoirs, la méfiance quant aux institutions qui s’emparent de la pensée pour mieux l’aseptiser, l’asservir». Il ajoute : «Depuis maintenant plus de dix ans, nous échangeons, lui et moi, une correspondance dans laquelle nous croisons nos vues, qui sont rarement les mêmes sur les détails, toujours les mêmes sur le fond». Au lendemain de son décès, un vibrant hommage a été rendu au grand maître par le célèbre philosophe médiatique toujours reconnaissant.

Cette relation des temps modernes du maître et du disciple qui, pour les philosophes tout au moins, remonte à l’Antiquité, est un bel exemple du cercle vertueux de la transmission du savoir. C’est à l’école, puis au lycée et à l’université, que se consolide ce cercle aujourd’hui rompu sous le poids de l’inculture généralisée et de la culture du vide, de la disparition de l’exercice d’admiration, lequel commence chez les parents, se développe dans l’école et perdure dans les livres. Comme pour d’autres bienfaits de la vie, c’est souvent une rencontre qui détermine la voie que l’on emprunte vers les choses de l’art et de la culture. C’est la rencontre d’une personne qui a su vous dire à un moment précis de votre vie : lis ce livre, il te fera du bien ; écoute cette musique, elle te sera douce ; regarde cette peinture, elle te charmera. Nous avons tous, chacun selon son vécu et l’environnement social dans lequel il a évolué, le souvenir d’un maître d’école, d’un prof de lettres ou de philo dont les propos, les conseils ou la méthode d’enseigner ont ou auraient pu changer le cours de notre vie. Ceux qui en témoignent, dans la littérature et ailleurs, ont souvent écrit de belles pages en hommage au maître, à son abnégation et aux choses douces qu’il leur a apprises et dont ils garderont, à fleur de mémoire, des bribes  de souvenirs, les belles sonorités de quelques vers de poésie, une vague citation d’un penseur célèbre dont ils retiennent ou pas le nom…

Dans le livre d’entretien avec Jerphagnon, au chapitre consacré à l’enseignement et à la définition du «bon prof», le philosophe répond : «Le prof est devenu ce qu’en d’autres temps on appelait un maître, c’est-à-dire quelqu’un dont on a l’intuition qu’il vous aidera à devenir non pas seulement quelque chose : un élève, un étudiant parmi d’autres, pourvu d’un diplôme avec ou sans mention, mais quelqu’un. Quelqu’un d’unique : soi. Et à l’être mieux grâce à ce savoir partagé et à ce qu’il fait naître de curiosité». Déjà dans son grand ouvrage, «Histoire de la pensée» (Editions Tallandier 1989) et  dans lequel il a passé en revue les philosophies et les philosophes de l’Antiquité au Moyen-Age, Lucien Jerphagnon avait opté pour un style et un ton non pas du pédagogue et du vulgarisateur attitré, mais celui du passeur enjoué, parfois narquois et très souvent dubitatif devant l’approche ésotérique d’une discipline ardue destinée à des disciples non avertis mais emplis de curiosité. Et de conclure modestement son introduction à cette «Histoire de la pensée» par cet aveu tout en humilité : «En achevant ce livre, l’envie me prend, à l’instar de Pétrarque, de l’intituler : Sur sa propre ignorance et celles de pas mal d’autres».

 
(*) «De l’amour, de la mort, de Dieu et autres bagatelles». Editions Albin Michel.