Maghreb : comment dépasser le stade des slogans

La cristallisation d’Etats-nations au Maghreb serait un obstacle à
l’intégration, avec leurs calculs égoïstes et l’affrontement
des ambitions politiques. Mais l’échec des expériences qui
ont voulu faire abstraction de l’Etat-nation dans le monde arabe ou ailleurs,
en créant des unions hâtives et artificielles, est une leçon
à méditer.

A prendre connaissance du report du sommet de l’Union du Maghreb arabe (Uma) à Alger, je ferai mienne cette métaphore d’un collègue tunisien sur l’unité maghrébine. Elle peut être assimilée à une licorne, cet animal fabuleux, sorte de cheval à longue corne unique au milieu du front. Personne ne peut prétendre avoir vu cette créature, mais n’importe qui pourrait la décrire en détail.
En 1989, la naissance de l’UMA avait donné des espoirs de voir le Maghreb se rassembler. Depuis le Sommet de Marrakech, il n’a pas encore acquis une vraie réalité. Il s’avère même incapable de se constituer en interlocuteur fiable, en partenaire crédible. Le conflit saharien voue-t-il l’idée du Maghreb à ne demeurer qu’une référence rhétorique ?
Il est évident que les progrès réalisés ne sont guère à la mesure des espoirs des populations concernées. Beaucoup de choses ont été envisagées sans aboutir. Surtout, aucune décision substantielle de nature économique n’a été mise en œuvre pour donner à la construction maghrébine un aspect irréversible. Chaque Etat membre est d’abord préoccupé par ses problèmes internes avec le processus de démocratisation et les difficultés socio-économiques. Le relatif activisme institutionnel aboutit à une multiplication de projets mais à peu de résultats concrets.
L’organe suprême, le Conseil présidentiel, rencontre des difficultés pour tenir ses réunions. Le Conseil des ministres des Affaires étrangères ne joue pas un rôle important dans le processus de décision. Les différentes actions initiées par le Comité de suivi sont restées sans portée politique. On peut se demander si la floraison des commissions spécialisées, des comités sectoriels et des groupes de travail est justifiée. En somme, un bilan riche de projets mais insignifiant, au plan des réalisations. Peu de textes sont devenus des conventions et moins encore ont été ratifiés par tous les membres.
La complexité de la construction maghrébine n’échappe à personne. Les conditions de crédibilité minimale d’une intégration économique – transparence des objectifs, confiance entre les responsables, irréversibilité des engagements, mise en place d’institutions fonctionnelles… sont-elles vraiment réunies ? Les incertitudes politiques demeurent évidentes.
En fait, le processus d’intégration n’a pas encore été enclenché. Et pour cause. Il y a une interaction évidente entre la consolidation démocratique interne de chaque pouvoir national et la solidité de la construction régionale ; l’une et l’autre s’épaulent mutuellement selon un processus long et complexe. Or, on a tendance à sous-estimer cette articulation. On entend dire, parfois, que la construction régionale doit l’emporter sur la construction nationale parce que la cristallisation d’Etats-nations au Maghreb serait un obstacle à l’intégration, avec les calculs égoïstes, la recherche de la spécificité et l’affrontement des ambitions politiques.
Ce point de vue occulte une donnée intangible. L’Etat-nation est devenu une réalité au Maghreb, née de l’histoire qui a permis à chaque pays d’affirmer sa différence. Par ailleurs, les échecs des expériences qui ont voulu faire abstraction de l’Etat-nation, aussi bien dans le monde arabe qu’ailleurs, en créant des unions hâtives et artificielles, sont des leçons suffisantes à méditer.
Certes, chaque Etat du Maghreb doit reconnaître ses diversités internes et ses particularismes régionaux et renoncer à une vision autoritaire qui prétend fusionner et uniformiser sociologiquement et culturellement toutes les populations. Mais, s’engager dans l’union n’est possible que si les populations s’expriment démocratiquement et que si les Etats reposent sur des fondements sérieux, c’est-à-dire suffisamment stables pour garantir un destin commun. En d’autres termes, le Maghreb uni peut être pluriel dans le cadre des Etats-nations.
Tout projet qui tournerait le dos à cette option ne pourrait que créer la confusion, susciter la méfiance, miner les bases sans lesquelles le Maghreb ne serait qu’un slogan. Il serait porteur d’une menace de désintégration à l’image d’autres expériences malheureuses dans le monde avec leurs dramatiques conséquences. Le thème du Maghreb serait alors utilisé à des fins étrangères à l’objectif commun.