Madiba, le modèle universel

Comment ne pas revenir sur l’extraordinaire parcours de celui qui, après 27 ans d’enfermement dont 18 au bagne à  casser des pierres, est ressorti en tendant la main à  ses oppresseurs, rejetant la vengeance et prônant la réconciliation. Cet homme n’était pas un saint comme lui-même s’était toujours employé à  le rappeler, mais son intelligence, son pragmatisme et son humanité l’ont conduit en bout de parcours à  rejeter absolument la violence, et à  faire du pardon la plus formidable arme qui soit.

S’il fallait ne retenir qu’une seule chose pour définir l’immense personnage qui vient de nous quitter, je dirais son sourire. Ce sourire si large et si beau qui illuminait son visage et faisait pétiller ses yeux, ce sourire le disait parfaitement. Il disait tout à la fois son humanité, son ouverture, son humour, sa bonté d’âme, sa formidable force de vivre… En un temps où les grands hommes se font rares, le monde vient de perdre le plus meilleur d’entre eux, celui que certains commentateurs n’ont pas hésité à qualifier de «héros universel». A voir l’émotion planétaire que sa disparition, pourtant attendue, a suscitée aux quatre coins du monde, on ne peut qu’acquiescer à pareille définition. Une centaine de chefs d’Etat se sont pressés à ses funérailles, dans le grand stade Soccer City de Soweto, soit la moitié des dirigeants du monde, c’est dire l’incroyable unanimité faite autour de cet homme que l’histoire retiendra comme l’un des plus grands hommes politiques du XXe siècle, sinon le plus grand.

Depuis son décès survenu ce 5 décembre, tout ou presque a été écrit à propos du père de la nation arc-en-ciel, Nelson Mandela. En un temps où la politique n’est plus qu’intrigues et calculs personnels, où l’utopie se présente comme morte et enterrée et où de partout à travers le monde et surtout de la sphère qui est la nôtre, les cris de haine et d’exécration de l’autre s’évertuent à étouffer tous les autres, comment ne pas rajouter sa voix au concert des louanges ? Comment ne pas revenir sur l’extraordinaire parcours de celui qui, après 27 ans d’enfermement dont 18 au bagne à casser des pierres, est ressorti en tendant la main à ses oppresseurs, rejetant la vengeance et prônant la réconciliation. Cet homme n’était pas un saint comme lui-même s’était toujours employé à le rappeler, il cautionna même un temps le recours à la violence mais son intelligence, son pragmatisme et son humanité l’ont conduit en bout de parcours à la rejeter absolument et à faire du pardon la plus formidable arme qui soit. Grâce à l’usage de celui-ci, s’élevant au-dessus de toutes les exactions que lui-même avait subies, Madiba est parvenu à sauver son pays de la guerre et à en faire une authentique démocratie. Surtout, il a érigé en dogme et mis en pratique ce que tous les textes de droit international prônent mais que bien peu respectent, à savoir le respect de l’ennemi. Rejetant toute diabolisation de ses anciens oppresseurs, il a conservé à l’esprit que, quelle qu’ait pu être l’iniquité de leurs actions à son égard et à l’égard de son peuple, ils restaient des êtres humains et ne pouvaient être approchés qu’en tant que tels. Pour guérir, il a prôné, plutôt que de punir, de dire, de faire circuler la parole entre anciennes victimes et anciens bourreaux dans ces commissions de Vérité et réconciliation, devenues, depuis, le modèle du genre dans des cas similaires. Et à ceux qui purent, à un moment ou un autre, lui reprocher de faire preuve de trop de magnanimité à l’égard des tortionnaires d’hier, il lui suffisait de dire «27 ans» ! 27 ans hors de la lumière du monde !

De ce parcours exceptionnel qui, du bagne a conduit jusqu’au plus haut sommet de l’Etat, position dans laquelle l’ancien militant antiapartheid a refusé de s’incruster, rendant les clés du pouvoir après l’exercice d’un seul mandat, l’enseignement majeur à retenir, que l’on soit en charge de haute responsabilité ou simple citoyen, est celui de la force du pardon et du rejet de l’esprit de vengeance. Au cours des vies de chacun d’entre nous, il ne manque pas de bonnes raisons d’en vouloir, à un moment ou à un autre, à autrui. Pour le simple fait que vivre en société, ce n’est jamais simple. Vivre en société, c’est partager un espace, faire se côtoyer des désirs contradictoires, des émotions, des pulsions… Des animosités naissent, enflent et, parfois, dégénèrent. Garder dans un coin de sa tête le souvenir de cet homme qui, après tout ce qu’il a vécu, a rejeté la haine et prôné la réconciliation, qui ne s’est jamais laissé dépouiller de son humanité et à conserver jusqu’au bout ce lumineux sourire, voilà qui ne peut qu’aider à surmonter les vicissitudes du quotidien. Et faire barrage au ressentiment qui mine autant celui qui le porte que celui vers lequel il est dirigé.