L’utopie est de retour

Il n’y a pas que chez nous que les jeunes boudent les partis. Nos voisins connaissent la même désaffection. L’image renvoyée par les jeunes est donc celle d’une génération désengagée, désinvestie, accro à  la société de consommation et qui ne croit plus en rien. L’irruption des «indignados» sur la scène espagnole montre le contraire. Ou plus exactement, que cette jeunesse se réveille. Comme à  Tunis, le Caire ou Casablanca, même si les contextes diffèrent.

Prenez l’appel à l’indignation d’un grand résistant français, mixez-le à la colère de la rue arabe et vous aurez des «indignados» campant sur la Puerta del Sol à Madrid. L’effet boule de neige du mouvement de protestation né dans la bourgade tunisienne de Sidi Bouzid, a quelque chose de fascinant. Après le monde arabe, le voilà qui s’étend à l’Europe, réveillant une jeunesse que l’on disait, là-bas aussi, amorphe et désinvestie. Depuis que les protestataires espagnols, prenant exemple sur les Egyptiens et leur occupation de la place Tahrir, ont investi la plus célèbre place madrilène, créant un «village alternatif» et réclamant une «démocratie réelle», d’aucuns n’hésitent pas à parler de l’émergence d’un nouveau Mai 68.

Avec la Grèce, l’Espagne est le pays d’Europe qui a été le plus durement frappé par la crise financière. L’impact de celle-ci y est terrible. Elle a donné un coup d’arrêt brutal à une économie en pleine expansion, faisant perdre leur emploi à des centaines de milliers de personnes. Avec un chômage qui touche 50% d’entre eux, les jeunes en payent le plus lourd tribut, au point de contraindre certains à faire leurs valises et à renouer avec l’histoire migratoire de leurs grands-parents. Le désarroi engendré par l’effondrement économique couplé à une défiance accrue à l’égard de politiques, considérés comme plus préoccupés par leurs intérêts personnels que par le bien-être collectif, a engendré le mouvement des «indignados». Ce nom tire son origine de l’ouvrage «Indignez-vous» de Stéphane Hessel. Dans ce petit opuscule, ce dernier, une grande figure morale française, appelait ses jeunes compatriotes à «s’indigner». Du haut de ses 93 ans, l’ancien résistant les enjoignait à renouer avec l’esprit de la résistance. Porté par le bouche à oreille, son livre est devenu un bestseller mondial. En Espagne, comme les événements le montrent, l’appel de Hessel a fait mouche. Depuis le 15 mai dernier, les jeunes ont investi la Puerta del Sol ainsi que d’autres places emblématiques espagnoles. Le 21, la Plaça Catalunya à Barcelone a été le théâtre de violents affrontements. Pour déloger ses occupants, les forces de l’ordre ont chargé, faisant une centaine de blessés légers. Du coup, le mouvement s’est encore plus renforcé, une dizaine de milliers de personnes ayant aussitôt convergé vers la Puerta Del Sol dont l’occupation a été prolongée

Alors, face à ce mouvement populaire, le plus important en Espagne depuis la mort de Franco, les analyses vont bon train. Le lien avec le «printemps arabe» est naturellement fait. L’effet de contagion des révolutions tunisienne et égyptienne à l’intérieur de la sphère arabe relevait de l’ordre des choses. Tout comme il est attendu que ce «printemps» s’étende à d’autres régions de la planète en butte à des dictatures. Mais qu’un pays européen démocratique comme l’Espagne soit lui aussi touché par le vent de révolte, voilà qui n’était pas dans les prévisions. Et montre qu’au-delà des peuples dépossédés de leur liberté par des régimes autocratiques, il y a cette réalité d’un système économique mondial inique qui jette à la marge un nombre croissant de personnes. Cet élargissement du quart-monde au cœur même des sociétés opulentes. Ce gouffre béant  entre des riches de plus en plus riches et des pauvres de plus en plus pauvres… et de plus en plus nombreux. Cette loi des marchés qui impose sa dictature et guide les politiques mondiales. Contre tout cela, les «indignados» espagnols s’élèvent en réclamant une «démocratie réelle» et des gouvernants qui se préoccupent de leur avenir. Car, là comme ailleurs, les jeunes ont le sentiment de ne pas être représentés, d’où leur rejet de la politique. Il n’y a pas que chez nous que les jeunes boudent les partis. Nos voisins connaissent la même désaffection. L’image renvoyée par les jeunes est donc celle d’une génération désengagée, désinvestie, accro à la société de consommation et qui ne croit plus en rien. L’irruption des «indignados» sur la scène espagnole montre le contraire. Ou plus exactement, que cette jeunesse se réveille. Comme à Tunis, le Caire ou Casablanca, même si les contextes diffèrent. Veut se battre pour son avenir. En soi, c’est une excellente nouvelle. Depuis l’effondrement du bloc communiste, la machine à créer de l’utopie est en panne. La tendance au cours des dernières décennies a été de se méfier des utopies et de leur « pureté dangereuse. Mais, dans le même temps, sans utopie, comment se battre ?

Comment transformer le réel ? Comment croire qu’on peut y arriver ? A la Puerta del Sol, les «indignados» entendent recommencer à rêver de la possibilité de créer une société meilleure. Ils ont raison.