Lumières dans la nuit

Usant des outils qu’offrent les sciences humaines,
les «nouveaux penseurs de l’islam» abordent l’islam
en tant qu’objet d’étude et le pensent tel qu’il s’est posédans l’histoire. Une démarche
subversive dans un environnement musulman peu préparé à porter un regard critique sur le fait religieux.

Bien qu’il ne soit pas très tard, la nuit a jeté sa cape d’ombre sur la ville. Le brouhaha de la journée est tombé. Tout est tranquille. Au feu devenu rouge, un véhicule s’arrête. Il s’agit d’un banal camion mais si exceptionnellement coquet que le regard s’y attarde, surpris. Propre comme un sou neuf, ce quatre-roues est décoré comme un sapin de Noël, des lampes multicolores le faisant briller de mille feux. Son conducteur a poussé le souci du détail jusqu’à agrémenter le pare-brise de petites fleurs. On dirait un jouet d’enfant grandeur nature. Certaines images comme celles-ci sont des plus quelconques. Pourtant l’esprit les retient et opère par leur biais des associations inattendues. Ces loupiotes rouge, bleu et vert, nimbant de gaîté un véhicule utilitaire d’ordinaire poussif et opérant une trouée de lumière dans la nuit ont ainsi fait ricocher la pensée sur une autre lumière ; celle, virtuelle, du savoir grâce auquel s’éclaircit l’obscurité dans laquelle tâtonne l’esprit confronté aux infinis mystères de l’existence. Pour dire vrai, il y avait un arrière-plan à cette association d’idées : les réflexions riches et fécondes des participants au colloque sur Exégèse coranique et lectures modernes du Coran, organisé par la Fondation Ibn Saoud en clôture de son cycle de conférences 2004. Une problématique d’une sensibilité extrême car il s’agit de livrer le texte coranique aux questionnements des sciences humaines et aux méthodes de la recherche scientifique. Le débat suscité ne fut pas, on s’en doute, exempt d’interventions passionnelles et passionnées. «Je suis heureux d’appartenir à ce siècle ! Le savoir dont nous disposons est sans commune mesure avec celui auquel avaient accès les Anciens» devait s’écrier un intervenant, régissant au courroux d’une personne dans la salle qui s’indignait du recours aux sciences modernes pour lire un corpus posé comme sacré et sur lequel la Tradition s’est prononcée.
Après des siècles de glaciation intellectuelle au cours desquels la doctrine orthodoxe a figé la pensée religieuse en fermant la porte de l’ijtihad, de «nouveaux penseurs de l’islam» – deux des plus éminents, l’Algérien Mohamed Arkoun et l’Egyptien Nasr Hamid Abu Zayd, étaient présents au colloque – émergent, qui soulèvent la question de l’historicité du texte coranique et de son inscription dans un temps donné ainsi que des conditions de sa «construction». Bien que ne remettant pas en cause la notion de «parole divine», ni ne touchant à la «sainteté» du texte, leur approche frise le sacrilège pour des esprits dogmatiques. Ce qualificatif de «nouveaux penseurs de l’islam», nous le devons à un jeune chercheur d’origine marocaine, Rachid Benzine, qui vient de publier un ouvrage (*) sur ces trublions du monde musulman. Hasard du calendrier, l’auteur était, lui aussi, de passage à Casablanca les jours derniers. Lors de rencontres avec le public casablancais, il expliqua avec beaucoup de clarté en quoi la démarche de ces penseurs est innovante et comment ils opèrent une révolution épistémologique dans le rapport à la tradition, créant la rupture nécessaire pour une modernisation des sociétés musulmanes. Vivant en France depuis l’âge de sept ans, l’intérêt de Rachid Benzine pour l’islam est le fruit d’un cheminement personnel. L’islam fut d’abord pour lui la foi qui habitait ses parents. Devenu adulte, il est interpellé par la dimension totalisante du discours de ses coreligionnaires qui présente la religion islamique comme ayant réponse à tout. Comme il évolue dans l’environnement français, il est témoin du regard critique posé de l’intérieur du catholicisme ou du protestantisme sur le christianisme. Comment porter ce même regard interrogatif de l’intérieur de l’islam sur l’islam, se demande-t-il ? Et se pose à son propre niveau ces questions essentielles : «Qu’est-ce que l’islam ? Qu’est-ce que la révélation ? Qu’est-ce que ce texte coranique convoqué pour justifier de tout ?». Apologie par les uns, dénigrement par les autres, il déplore la logique binaire avec laquelle est approché le fait islamique. On est, estime-t-il, dans une situation non de «choc des civilisations» mais de «choc des ignorances institutionnalisées». L’approche adoptée par ceux qu’il présente comme les nouveaux penseurs de l’islam permet, selon lui, d’en sortir. Ces chercheurs, qui ne sont ni des oulémas ni des «ingénieurs de l’islam», véhiculent des pensées différentes mais ont en commun le refus de l’instrumentalisation idéologique et politique de la religion. Usant des outils qu’offrent les sciences humaines, ils abordent l’islam en tant qu’objet d’étude et le pensent tel qu’il s’est posé dans l’histoire. Une démarche subversive dans un environnement musulman peu préparé à porter un regard critique sur le fait religieux. «Il faut lever l’embargo sur la pensée libre», s’exclame Nasr Hamid Abu Zaid, aujourd’hui exilé aux Pays-Bas car considéré comme apostat dans son pays. Cet «embargo», ce sont des rencontres telles que celles précitées qui aident progressivement à le lever. En témoigne le public, à chaque fois plus important, qui y assiste. Dans la nuit sombre, des petites lumières s’allument et cela est rassurant .