L’oxymore médiatique du monde arabe

Il est rare qu’un préposé à  la censure assume à  ce point son travail
et devienne, par un des paradoxes de ce temps médiocre que traverse le monde arabe, une victime du public qui veut plus de verrouillage.

Jamais la formule poétique rimbaldienne : «Je est un autre» ne pourrait s’appliquer avec autant de justesse que dans le cas, clinique, de ce monde, étrange, que l’on nomme arabe. C’est souvent en parcourant presse et chaînes de télé que l’on mesure la formidable dualité qui habite l’être et agite son «paraître».

Si sur les différentes chaînes et journaux du reste du monde on peut relever une cohérence, sinon une lisibilité et une visibilité du présent, du futur et du passé, c’est-à-dire une articulation du temps et donc de l’histoire, à travers les trois centaines de chaînes arabes, nous sommes invités à une confusion généralisée. Jamais le paysage audiovisuel universel n’a connu une offre aussi échevelée où les discours et les images les plus obscurantistes côtoient, parfois sur la même chaîne, les manifestations les plus modernes du progrès sous toutes ses formes.

On peut relever cette étrange promiscuité comme un oxymore, notamment sur les écrans publicitaires ou les chaînes dédiées à la musique, laquelle ne va pas sans la danse, ni celle-ci sans des bimbos légèrement vêtues, gloussant et se trémoussant sur des paroles qui se réduisent à de simples onomatopées. Juste à côté, voilà que surgit un homme hirsute, avec une espèce de serviette sur la tête comme au sortir du hammam, qui vitupère et menace on ne sait quelle foule impie.

Citant, tour à tour, versets et hadiths, il promet aux gens de peu de foi, à ceux qui n’en n’ont point et plus encore à ceux qui en ont une autre, des tourments divers et variés et des supplices sophistiqués depuis la tombe jusqu’aux flammes de l’enfer. Du haut de sa chaire, car le bonhomme se tient au-dessus de son audience, il postillonne de longues phrases ininterrompues et vaguement intelligibles en face d’un parterre tout aussi hirsute et totalement acquis.

Un clic sur la télécommande et vous voilà transportés, le temps d’une pause publicitaire et sur le même bouquet, dans le monde uniformisé d’un spot vantant le Mac Do, le Kentucky ou toutes sortes de produits mondialisés qui vont de l’alimentaire aux objets de luxe ; le tout en arabe dans le texte, vanté par des hommes sans barbe (à peine une moustache, ma foi, bien taillée sous un keffieh blanc immaculé) et de belles femmes sans voile et bien maquillées.

Et puis il y a aussi toutes les chaînes d’info en continu, faites d’images sanguinolentes, de soldatesque courant dans tous les sens, d’explosions et d’incendies, d’ambulances et de brancardiers ensanglantés, de mères éplorées hurlant de douleur face aux caméras, d’enfants estropiés criant sur des lits d’hôpital en ruines.

Toutes ces images, en montage rapide, servent de bandes annonces pour des magazines de débat, des reportages, des talk-shows et sont soutenues par des voix off au ton quasi martial accentuant davantage la teneur dramatique du visuel. Nulle place, ni pour l’image subliminale ni pour la nuance. Tout est dit en larmes et en sang. Le poids, le choc et la douleur des images et des mots. Si après cela vous avez encore le moral, attendez le JT présenté sur un ton dramatique par des hommes cravatés et des femmes pas décontractées.

Autre paradoxe médiatique, ce titre relevé dans la presse cette fois ci – et que l’on pourrait difficilement lire dans les journaux du reste du monde : «La censure est aujourd’hui plus ouverte et le public plus fermé.» Il s’agit de la déclaration du directeur égyptien de la censure, un certain Ali Abou Chadi, faite au journal Al Qods (16/6/08) et dans laquelle il se plaint de l’esprit, de plus en plus étroit, du public face aux derniers films produits dans le pays.

Abou Chadi avoue qu’il se fait de plus en plus critiquer pour avoir autorisé la sortie de certains films considérés par une partie de la population comme «trop osés». Et, sans se démonter, le préposé à la censure officielle se justifie en précisant que «la censure prend en considération toutes les franges de la société et non pas une catégorie précise. Le censeur ne peut pas satisfaire toutes les parties. L’essentiel est qu’il soit en règle avec sa conscience et qu’il assume la responsabilité qui lui a été confiée.» Et Abou Chadi, qui n’est pas… à bout d’arguments, d’affirmer qu’il n’a jamais été injuste avec un film passé sous les fourches caudines de la censure.

Mieux que cela, Abou Chadi se voit comme un défenseur de la création parce qu’à la base, il est lui-même critique. Avouez qu’il est rare qu’un préposé à la censure assume à ce point son travail et devienne, par un des paradoxes de ce temps médiocre que traverse le monde arabe, une victime du public qui veut plus de verrouillage. Et avec tout ce que le public regarde sur les chaînes citées ci-dessus, Abou Chadi n’est pas… au bout de ses peines et a des soucis à se faire quant à sa carrière. Sacré Abou ! Voilà qu’il est devenu une sorte de héros, voire le dernier rempart contre l’obscurantisme.