Lorsque le livre passe à  l’écran

Dès que naît le film, meurt le scénario ;
un peu comme
dans le processus
de transformation
et de mutation
de la chenille qui
devient chrysalide
puis papillon.

Le livre n’est jamais aussi bien fêté que lorsqu’il rencontre, croise ou se confronte aux autres expressions créatrices et formes artistiques. Cela a été le cas cette année lors de la 13e édition du Salon international du Livre de Tanger qui s’est tenu du 15 au 19 avril. Ouvert cette année sur les arts plastiques, le cinéma, le conte et la danse, le salon a réuni une myriade d’artistes, d’écrivains et de chercheurs et un public nombreux,  curieux et attentif aux choses de l’art et de la littérature. Il faut  rendre hommage aux organiseurs de cette belle manifestation, à savoir l’Institut français de Tanger-Tétouan et ses équipes qui ont œuvré sous la houlette de Marie-Christine Vandoorne, directrice de l’IF et commissaire du salon.  

Parmi les  thèmes originaux des nombreuses  rencontres qui ont enrichi cette manifestation, on a choisi celui qui a réuni des écrivains et romanciers de renom pour échanger leurs impressions ou expériences à partir d’une interrogation : «Ecriture littéraire contemporaine, héritière du cinéma ?». Sans être très polémiste, l’intitulé n’en est pas moins problématique. Réunissant les romanciers Jean Rouaud, Jean-Noël Pancrazi, Atiq Rahimi et le journaliste et critique Christophe Tison, le débat a été dirigé par l’écrivain et historien marocain Bensalem Himmich. Comme c’est souvent le cas lors des débats sur deux genres différents de l’expression artistique, on n’a pas pu éviter la primauté, la paternité, la capacité à transmettre ou l’originalité de tel ou tel effet et donc   la comparaison. De tous les intervenants, tous pourtant en fait des choses de l’écriture littéraire et des créations cinématographiques, seul le dernier lauréat du prix Goncourt, Atiq Rahimi, auteur de Singué Sabour publié aux éditions  P.O.L, a parlé véritablement en connaissance de cause. Cinéaste et romancier, il passe d’une expression à l’autre en cas de besoin et certainement, dit-il, sans savoir si c’est la littérature qui influence sa façon et son désir  de filmer ou bien le contraire.

Le couple cinéma et littérature s’est formé dès la naissance du cinématographe par la force des choses et certainement la nécessité de raconter une histoire. De Méliès, adaptant Jules Vernes en 1902, jusqu’aux derniers romans portés à l’écran dernièrement -et  il y en a pratiquement tous les mois-, l’histoire de ce couple dure depuis plus d’un siècle. Il est certain que l’on ne filme pas de la même façon lorsqu’on a beaucoup lu de livres et que l’on écrit  probablement sous influence lorsqu’on a beaucoup vu de films. Abreuvés d’images venues de partout, les écrivains ne peuvent éviter cet art qui se veut total parce qu’il croit s’adresser à d’autres sens que l’imagination du lecteur. Un film se regarde, suggère, s’écoute et émeut et sa force narrative est plus ou moins probante. Un livre laisse au lecteur une plus grande liberté d’imagination et exige de ce fait un plus grand effort à la fois intellectuel, psychologique voire physique.

Il est évident que tout débat autour de l’influence du cinéma sur la littérature ne peut éviter une discussion sur l’adaptation des livres et donc le passage du récit littéraire aux images, aux sons et aussi aux silences qu’offre l’histoire filmée. Là aussi se pose la question de la valeur de l’œuvre littéraire lorsqu’elle passe par cet étrange objet écrit non identifié appelé scénario. Toute une littérature, si l’on ose écrire, a été produite à propos de cette œuvre de l’éphémère par essence. Le scénario n’est pas  plus une œuvre littéraire qu’une œuvre cinématographique. Dès que naît le film, meurt le scénario ; un peu comme dans le processus de  transformation et de mutation de la chenille qui  devient chrysalide puis papillon. Tel est alors le destin bref et fabuleux d’un texte fait de mots destinés à être traduits en images et en sons. Il reste bien entendu à savoir, s’agissant  de l’adaptation d’une œuvre littéraire, si le film est fidèle, meilleur ou autre chose que le livre porté à l’écran. Le seul juge demeure ce spectateur qui a lu le livre adapté avant ou après avoir vu le film. Mais en tout état de cause, si le cinéma devient  prescripteur de la lecture, qui s’en plaindra ? A condition que l’on ne réduise pas  à une épouvantable mise en image d’un film d’action, une œuvre littéraire majeure pleine de poésie et chargée d’une dimension philosophique comme Moby Dick d’Hermann Melville  par exemple. Dès 1958, François Truffaut écrivait dans la Revue des lettres modernes un texte repris dans Le plaisir des Yeux (Ed Flammarion)  dans lequel il  soulignait que «le problème de l’adaptation est un faux problème. Nulle recette, nulle formule magique. Seule compte la réussite du film, celle-ci liée exclusivement à la personnalité du metteur en scène. (…) Il n’y a donc ni bonne ni mauvaise adaptation. Il n’y a pas davantage ni bons ni mauvais films. Il y a seulement des auteurs de films et leur politique, par la force même des choses, irréprochable».