Lorsque la réponse est dans la question…

Ce qui est le plus dangereux dans cette ignorance crasse de la culture des pays musulmans, c’est que l’on fait involontairement le lit du «benladinisme»

Etre de confession musulmane aujourd’hui en terre étrangère est une bien étrange situation. Etrange est bien entendu un euphémisme, car il est dur d’entendre ou de lire ce qu’on lit de nos jours sur le cas de tel individu ou groupe résidant dans la plupart des pays de ce que nous autres appelons : l’Occident. Paradoxalement, les Marocains sont les Occidentaux de tous les Arabes du Moyen-Orient. En tout cas c’est ce qu’ils nous font savoir d’une manière ou d’une autre. Comme quoi on est toujours le salaud de quelqu’un ou de quelque chose, selon le point cardinal o๠l’on se meut. Mais le malentendu et les conflits qui en sont les conséquences ne sont pas seulement d’origine géographique. Elles sont culturelles, mais d’abord dans la pratique religieuse, quoique le culturel et le religieux soient imbriqués si l’on considère l’évolution des différentes civilisations qui ont marqué le destin de l’humanité. Mais passons et laissons l’histoire à  ceux qui savent la faire, ou la taire et parlons du présent, son actualité, ses faits divers et ses faits de société. On a lu récemment dans le journal Le Monde (12/1/06) ce titre en pages intérieures : «A Stuttgart, les musulmans désireux de devenir allemands sont interrogés sur les valeurs démocratiques.» Il s’agit en fait d’un questionnaire élaboré par les autorités du Land allemand du Bad Wurtemberg qui exige de tous les postulants musulmans désireux d’obtenir la citoyenneté allemande de répondre à  un certain nombre de questions. Le but de ce questionnaire est de vérifier si les réponses sont conformes aux valeurs du pays. Jusqu’à  présent, on va dire qu’il n’y a rien à  dire et que tout cela est nécessaire et légitime si l’on veut s’intégrer dans un pays que l’on a choisi en son âme et conscience. Seulement voilà , le questionnaire en question relève plus du quiz de certaines émissions de télévision satiriques que du sondage d’opinion. Exemple : «Une femme qui n’obéit pas à  son mari peut-elle être battue ?» ou, dans un autre genre, si l’on ose écrire : «Que pensez-vous des homosexuels qui font de la politique ?» Cette dernière est sans doute une question-piège, histoire de se marrer lors du dépouillement des résultats. Sachant qu’un intégriste, quelle que soit sa confession du reste – et parfois même quelles que soient ses mÅ“urs sexuelles – est furieusement et fondamentalement contre les homosexuels tout court, qu’ils fassent ou non de la politique, il est pour le moins vicieux et positivement scandaleux d’en arriver là  pour débusquer d’éventuels terroristes islamistes. Faut-il rappeler, puisqu’on est dans les évidences, que le Pape actuel, chef spirituel du Vatican et des catholiques du monde entier, est de nationalité allemande et que la position de l’Eglise est claire quant à  l’homosexualité : elle est contre, même si des scandales de mÅ“urs, çà  et là , ont secoué l’orthodoxie et provoqué un large débat sur la question. Mais la première question sur les femmes battues n’est pas moins sournoise sinon raciste au sens que l’on donne à  ce mot aujourd’hui. On part du postulat que chaque époux musulman commence sa journée par battre sa femme avant d’aller au travail. Il remet ça le soir au retour du boulot et ainsi de suite car, selon les rédacteurs, battre sa femme chez ces gens-là  c’est culturel, c’est-à -dire que c’est dans leur religion, voire dans leurs gènes, diraient ceux qui ne se gênent pas d’étaler leur science puisée dans un «occidentocentrisme» douteux. Bien sûr, il en est même qui ont déniché une maxime imputée au Prophète, devenue une vanne de bistrot pour chambrer les collègues d’origine, de patronyme ou de faciès sud-méditerranéens : «Bats ta femme, si tu ne sais pas pourquoi, elle, elle le sait.» Toujours dans le même article mentionné au début, on apprend également que ce drolatique questionnaire comporte une trentaine de questions -probablement du même tonneau (de bière ?)- destinées aux ressortissants des 57 Etats membres de l’Organisation de la conférence islamique (OCI.) Grâce à  ce questionnaire, on apprend que , désormais, les musulmans sont tous réunis sous la bannière de l’OCI- institution peu crédible , peu visible et plus qu’en veilleuse propulsée ainsi au rang d’Etat supranational. Ce n’est plus de l’islamophobie globalement primaire, c’est de l’inculture et de l’incompétence outrageusement crasses. Mais ce qui est le plus dangereux dans cette ignorance crasse de la culture des pays musulmans, c’est que les auteurs de ce questionnaire font involontairement le lit du «benladinisme» : c’est bien Ben Laden et consorts qui rêvent d’unifier tout le monde musulman sous la même bannière verte. Sans compter qu’à  force d’humiliations et d’amalgame, on finit par dégoûter même les plus «éclairés» des citoyens qui sont musulmans comme d’autres sont chrétiens, israélites ou bouddhistes. Cela est malheureusement valable aussi pour ceux parmi nous, au Maroc et ailleurs, qui s’inventent des maquis de résistance et font une fixation compulsive sur la religiosité des uns et des autres qui manque de vision lointaine, de stratégie politique et surtout de sérénité et d’humilité.