Lorsque la chanson était poème

Il est de plus en plus rare de faire coïncider, en les citant, les paroles d’un chanteur avec ses propos, ses entretiens avec la presse et son comportement dans la vie.

«Y’en a qui ont le cœur si large qu’on y entre sans frapper/ Y’en a qui ont le cœur trop large qu’on en voit que la moitié…». On n’entend plus ce genre de chansons françaises, ni même en arabe, sur les ondes encombrées par le bruit des sons synthétiques et des onomatopées en guise de paroles.

Il y a trente ans disparaissait le grand Brel et la chanson francophone a perdu son poète le plus inspiré. Car la chanson relevait alors de la poésie, les paroles avaient de la gueule et la musique de la tenue. Et puis, il aura tout chanté : l’amour, la mort, l’amitié, la solitude, la vieillesse, la servitude, la bêtise des riches, des bourgeois et celle des pauvres, la connerie des guerres, la veulerie des hommes, la vie …

«Dire que Fernand est mort/ Dire qu’il est mort, Fernand» est sans doute une des plus belles chansons sur l’amitié, la solitude et la misère. Quel chanteur d’aujourd’hui pourrait oser écrire et chanter un texte sur un homme qui accompagne le cortège funèbre composé d’un cheval blanc tirant le corbillard de l’ami décédé ? : «Devant, y’ a qu’un cheval blanc/ derrière y’ a que moi qui pleure. Dire qu’ a même pas de vent/ pour agiter mes fleurs».

Né en Belgique dans un milieu aisé, il quitte son «plat pays» et l’usine de cartonnerie à laquelle son père le destinait pour la vie d’artiste et de bohème à Paris. «Les hommes sont malheureux parce qu’ils ne réalisent pas les rêves qu’ils ont», dit-il dans l’un de ses rares entretiens, où l’on sent plus la pensée d’un philosophe que les propos médiatiques d’un chanteur en promotion. Il a vécu comme il a chanté et chanté tout ce qu’un homme libre pourrait vivre. C’est là que réside son talent et c’est de là que viennent ses tourments.

Dans la chanson Chacun sa dulcinée, il confirme et chante sur un ton aphoristique : «Malheur à qui peut préférer le verbe être au verbe avoir, je sais son désespoir». En un peu plus de dix ans, la carrière de Brel le chanteur, compositeur-interprète est bouclée par une tournée d’adieux sur plusieurs scènes à travers le monde. Voir Brel sur scène était déjà un spectacle en soi tant l’artiste vivait, mimait et suait les chansons qu’il présentait. Sa longue et frêle silhouette toute de noir vêtue et contorsionnée conférait à ses prestations une dimension magiquement théâtrale.

Le peu d’images d’archives en noir et blanc que l’on passe en boucle, sur nombre de télés à travers le monde, témoigne de cette présence rare et quasi spectrale. Son talent d’acteur a vite fait d’attirer l’attention de quelques cinéastes qui lui ont proposé des rôles pas toujours à la hauteur de ses capacités artistiques. Désireux de toucher à tout, il réalisera lui-même, pour le plaisir, deux films sans prétention au début des années 70, Franz et Le Far-West, qui n’eurent pas un gros succès. Mais il n’en conçut aucun dépit, fidèle à sa façon de penser les choses de la vie et d’appréhender celles de la création : «Il faudrait arriver à n’avoir que des tentations nobles. Et à ce moment-là, il est urgent d’y succomber.

Même si c’est dangereux. Même si c’est impossible. Surtout si c’est impossible.» D’où, peut-être, la réalisation de son œuvre la plus spectaculaire, L’Homme de la Mancha, une comédie musicale adaptée de Don Quichotte de Cervantès. Une des chansons de cette belle comédie, La quête, en donne le ton dès le début : Rêver un impossible rêve/ Porter le chagrin du départ/ Brûler d’une impossible fièvre/ Partir où personne ne part.» Il est de plus en plus rare, comme on vient de le remarquer, de faire coïncider en les citant, les paroles d’un chanteur avec ses propos, ses entretiens avec la presse et son comportement dans la vie. Seul Brel a su faire de sa vie une œuvre : son œuvre.

Jusqu’au bout des îles Marquises, après avoir fait le tour du monde en bateau et en solitaire lorsqu’ il a su que la maladie et la mort le guettaient. Il finira sa vie dans une petite île du bout du monde, Hiva Oa, où il sera enterré à quelques mètres de la tombe du peintre Paul Gauguin. Faut-il rappeler – pour faire dans la chronique de proximité – que lors des ses adieux à la scène et à la chanson, en novembre 1966, et après l’Olympia et la Belgique, Brel avait entrepris une tournée mondiale qui l’avait conduit au Maroc à la fin du même mois.

Qu’a-t-on gardé comme traces de ce passage où il avait chanté, notamment, à Rabat, à la salle du cinéma Agdal, aujourd’hui disparue comme bien d’autres lieux de mémoire ? Quelques rares photos jaunies et surtout, mais seulement, un document sonore et quelques images de l’entretien qu’il avait eu avec le regretté journaliste Larbi Eskalli. «Il y a deux sortes de temps, disait Brel, il y a le temps qui attend et le temps qui espère.» Ce temps qui espère est, peut-être, le temps de la mémoire qui lutte contre la médiocrité qui menace et l’oubli qui efface.