L’opinion, la croyance et la connaissance

«Les fausses opinions, écrivait Joseph de Maistre, ressemblent à la fausse monnaie, qui est frappée d’abord par de grands coupables, et dépensée ensuite par d’honnêtes gens qui perpétuent le crime
sans savoir ce qu’ils font».

«On ferait de bons livres avec ce qu’on n’a pas dit», disait Rivarol. On pourrait appliquer cette maxime aux articles de la presse en général et à ceux de la nôtre en particulier, et particulièrement ces temps-ci. En effet, on lit des choses ahurissantes depuis quelque temps, à telle enseigne qu’on ne sait plus où on habite. A la faveur d’une transition politique et d’un changement de style dans l’exercice du pouvoir exécutif, une nouvelle approche de la pratique journalistique est née. Encouragée par la libération de la parole et dopée par une nouvelle vision de la question des droits de l’homme, une bonne partie de la presse marocaine se découvre un ton contestataire qui tient parfois plus de l’agitation que de l’analyse pensée et pesée et encore moins de l’information recoupée. Il n’est pas dans l’intention de l’auteur de cette chronique de faire le procès des confrères qui veulent que les choses bougent et que les pesanteurs et les conservatismes soient dénoncés à juste titre. Loin de refuser aux journalistes d’avoir des opinions et de les exprimer haut et fort. Notre propos s’inscrit dans la conception universelle de l’exercice journalistique et souvent aussi du bon sens : on ne peut parler de certaines choses qu’en connaissance de cause. Non pas en excipant d’une expertise ou d’une science, mais seulement dans la respect des élément constitutifs de l’information. Or, l’opinion d’un journaliste n’est pas une information, son humeur n’est pas une position de principe et son dépit n’est pas une éthique.
C’est malheureusement à toute cette confusion que nous assistons depuis que le journalisme s’est transformé sans crier gare en courant politique, en posture idéologique et enfin en prescription religieuse. Il est toujours difficile de faire partie de la tribu tout en la critiquant car le corporatisme dans cette profession est, comme partout dans le monde, et parfois à raison, un comportement clanique. Mais être journaliste dans le Maroc d’aujourd’hui ne doit pas nous faire oublier celui d’hier. Il faudrait savoir d’où l’on vient ; dans quel silence et sous quelle chape de plomb s’est forgé la pratique journalistique marocaine. Si l’on consulte les archives de la courte histoire de la presse marocaine, on peut relever que l’euphorie critique et triomphale qui caractérise certains écrits aujourd’hui rappelle la charge virulente des articles de la presse de l’opposition des années soixante. Mais, entre-temps, il y a eu ce long et obscur tunnel des années dites de plomb qui doit inciter certains à plus de modestie et d’autres à ne pas trop «la ramener». Les écrits restent et tout le monde peut les consulter pour vérifier que même une opinion peut être fausse ou achetée. «Les fausses opinions, écrivait Joseph de Maistre, ressemblent à la fausse monnaie qui est frappée d’abord par de grands coupables et dépensée ensuite par d’honnêtes gens qui perpétuent le crime sans savoir ce qu’ils font.»
Afin de compléter le tableau bigarré de la presse à la manière de chez nous, on a réinventé une presse plus forte encore que celle des opinions et des «infos qu’il vous faut» : la presse de l’incantation.
On ne va pas revenir sur le débat qui a secoué le microcosme politico-médiatique – les autres, à savoir la majorité, étant plus focalisés sur le prix du mouton – au sujet d’un article aux accents apocalyptiques commis par le rédacteur en chef d’un quotidien «au référentiel islamique». Cette appellation contrôlée est aussi une innovation marocaine destinée à enrichir la typologie journalistique, mais passons ! Ledit article, inspiré d’un journal grec (les Arabes, il est vrai, avaient pompé pas mal chez les Grecs par le passé, mais c’était de la philo et de la science), explique le tsunami qui a ravagé l’Asie et fait plus de 280 000 victimes par la colère divine contre la corruption des mœurs engendrée par le tourisme. Et pour faire dans le journalisme de proximité, il a mis en garde tout le pays contre un courroux divin similaire.
Le plus étrange, après le tohu-bohu provoqué par cette affaire, est que le directeur de publication dudit journal a essayé de faire passer ledit article pour une opinion et ledit journaliste pour une victime des ennemis de la liberté d’expression. Tout en sachant que ces gens-là n’aimeront pas Voltaire, on leur propose quand même cette citation à méditer : «Lorsqu’une question soulève des opinions violemment contradictoires, on peut assurer qu’elle appartient au domaine de la croyance et non pas à celui de la connaissance.»