Lois et principes

Cette affaire est symbolique du fossé, parfois abyssal, entre les promesses électorales et la réalité de la politique mise ensuite en place. Dans le cas présent, c’était si flagrant que le locataire de l’Elysée ne pouvait rien faire d’autre que de faire faire machine arrière à  l’appareil administratif. Quand la bureaucratie se met en action, sa froide logique est imperméable à  la détresse des individus. Au cours du mois passé, plusieurs lycéens se sont ainsi vus expulsés de France. Pour des papiers qui ne sont pas en règle, l’administration française prend le risque de briser des vies à  jamais.

Du jour au lendemain, Najat Lhimer, 19 ans, a acquis une célébrité dont elle se serait bien passée. Relayée par l’ensemble des médias en France comme au Maroc, son histoire a suscité tant de remous que c’est le Président de la République française lui-même qui, au final, a dû statuer sur son cas. Le 8 Mars, journée internationale de la femme, Nicolas Sarkozy recevait une vingtaine d’associations féminines à l’Elysée. La question de la violence faite aux femmes étant au cœur de la rencontre, il s’est retrouvé directement interpellé à son propos. Là, contraint à un minimum de cohérence, il lui a fallu désavouer ses ministres et inviter la jeune fille à revenir en France «si elle le souhaite». En effet, lors de la campagne présidentielle de 2007, le candidat Sarkozy avait fait la déclaration suivante : «A chaque femme martyrisée dans le monde, je veux, avait-il affirmé, que la France offre sa protection en lui donnant la possibilité d’être française». Or, avec l’expulsion de Najat Lhimer, c’est tout le contraire qui s’est produit. Rappel des faits pour qui n’aurait pas suivi l’affaire.

Najat arrive en France en 2005, fuyant un mariage forcé. Elle y est accueillie par son frère chez lequel elle s’installe pour poursuivre sa scolarité dans l’Hexagone. Mais ce même frère la bat à intervalles réguliers. Le 18 février dernier, suite à de nouveaux coups, elle décide de porter plainte contre lui, déposant au commissariat de son quartier «une main courante» pour maltraitance. Puis elle se rend à la gendarmerie pour demander à être accompagnée pour récupérer ses affaires. Sauf qu’à la place de la protection attendue, la jeune fille se retrouve objet d’une garde à vue. Ayant constaté qu’elle était en situation irrégulière, les gendarmes lui notifient qu’une obligation de quitter le territoire est prononcée contre elle. Le 20, soit deux jours seulement après le dépôt de sa plainte, elle est embarquée dans le premier avion à destination du Maroc. Malgré ses bleus et son visage tuméfié. Un réseau de solidarité aussitôt s’instaure. Diverses ONG se relaient pour dire leur indignation. En cette veille d’élections régionales, plusieurs élus de l’opposition leur emboitent le pas. Une manifestation réclamant le retour de Najat et comptant plusieurs centaines de personnes dont une trentaine d’élus socialistes, verts et communistes, a lieu à Orléans, ville où résidait la jeune fille. Les ministres de l’intérieur et de l’immigration sont interpellés mais estiment que cette expulsion s’est faite dans les règles et qu’il n’y a donc pas à revenir dessus. Il faudra donc attendre que le Président de la République se prononce pour que la lycéenne soit autorisée à revenir en France pour reprendre sa scolarité interrompue. Ce 13 mars, elle quittait Casablanca pour Orléans.

Cette affaire, abondamment couverte, appelle plusieurs commentaires. Elle est d’abord symbolique du fossé, parfois abyssal, entre les promesses électorales et la réalité de la politique mise ensuite en place. Dans le cas présent, c’était si flagrant que le locataire de l’Elysée ne pouvait rien faire d’autre que de faire faire machine arrière à l’appareil administratif. Le deuxième point se rapporte à «l’inhumanité» de la bureaucratie. Quand celle-ci se met en action, sa froide logique est imperméable à la détresse des individus. Au cours du mois passé, plusieurs autres lycéens se sont ainsi vus expulsés de France. Pour des papiers qui ne sont pas en règle, l’administration française prend le risque de briser des vies à jamais, les jeunes, arrachés à leurs études et à leur famille, se retrouvant complètement perdus dans un environnement où ils n’ont pas de repères. Pour la plupart d’entre eux, l’histoire ne connaît pas un dénouement aussi heureux que celle de Najat. L’affaire de Najat Lhimer témoigne ensuite de la force des ONG des droits de l’homme et de l’opinion publique dans un Etat de droit. Ce sont elles qui ont obligé le chef de l’Etat à désavouer ses ministres en prenant une décision inverse à la leur. Dernier point enfin, le droit des femmes. C’est parce qu’elle est une femme et qu’elle a été battue que Najat a pu voir son expulsion abrogée. Même si elle continue à faire partie de sa réalité courante, la violence à l’égard des femmes est frappée d’interdit en France. Sur le plan du principe certes mais ce plan-là est essentiel. Une loi n’a des chances d’être appliquée que si le principe est acquis. C’est donc à ce niveau que le Maroc doit se consacrer sérieusement s’il veut vraiment devenir un Etat de droit. Nous avons un formidable arsenal de lois mais, côté principes, c’est la grande déroute. Et cela, c’est notre drame de tous les jours.