Loi de finances 2004 : la corde raide

La Loi de finances 2004 offrira un test intéressant de la cohérence politique du gouvernement. Le gouvernement se voit en effet prié d’honorer des engagements contradictoires. Ceux pris envers le Parlement et l’opinion publique de maintenir le déficit public sous la barre des 3% et les promesses faites aux acteurs économiques et sociaux. D’un côté, la non-croissance de la dette publique et la maîtrise des dépenses ministérielles. De l’autre, la poursuite de la baisse des prélèvements (impôt sur le revenu, TVA, etc.) et le respect des engagements passés (social, intérieur, formation professionnelle). En quête de la difficile synthèse, le gouvernement est tenu de respecter le juste équilibre entre le principe de rigueur et la volonté politique. Autrement, il met en jeu sa crédibilité.
La préparation de la Loi de finances s’annonçait difficile pour le Premier ministre. Il était prévisible qu’il serait confronté à des contraintes. En l’occurrence, celle du déficit qui menace de compliquer l’exercice de préparation du projet. Celle aussi des petits arrangements en tous genres destinés à déminer une rentrée sociale, quitte à renforcer le sentiment d’une politique sans grande marge de manœuvre, coincée par le manque de flexibilité des recettes fiscales, l’incertitude des ressources exceptionnelles, et la persistance du chômage. Pourtant, le climat de cette rentrée est plutôt favorable. L’été n’a pas apporté de mauvaises nouvelles. Quant à la fin de l’année, elle s’annonce sans menace sociale, sur un fond de croissance plus soutenue que prévue. Après avoir bâti le précédent budget sur une prévision de 4,5% pour 2003, le gouvernement va finir l’année avec une meilleure performance. Driss Jettou, il est vrai, a été gâté pour sa première année à la Primature. Une année de forte croissance. Un pactole inattendu, celui de la privatisation de la Régie des tabacs.
Mais n’oublions pas qu’il est arrivé avec l’annonce de mettre l’accent sur les objectifs d’une politique économique de moyen terme. Son engagement était la mise en œuvre d’une approche qui associe le développement de l’offre (mise à niveau de l’entreprise, politiques sectorielles) au soutien de la demande sociale et surtout l’installation du Maroc sur le chemin d’une croissance durable, fondée sur le développement du potentiel de valeur ajoutée de l’économie et la création d’entreprises. Une feuille de route vite bousculée par des urgences de très court terme celles-là: éviter que l’économie ne subisse les chocs de la guerre d’Irak et des événements du 16 mai, relancer les chantiers de l’habitat insalubre, calmer les tensions sociales. Le gouvernement a réagi aux urgences sans états d’âme excessifs. Quitte à mettre entre parenthèses l’objectif de réduction du déficit. N’en déplaise à tous les formalistes qui considèrent que le gouvernement n’a pas à agir sur la conjoncture. Sans la manne du tabac, l’année aurait été bouclée dans des conditions difficiles.
Pour autant, cet exercice a évidemment ses limites. La ressource exceptionnelle n’est pas toujours au rendez-vous. En son absence, la maison Maroc ne peut laisser ses comptes filer sans mettre en péril sa crédibilité internationale, essentielle pour les investisseurs. Les marges de manœuvre ne sont pas extensibles, compte tenu de l’ampleur de la dette. Chaque mois, son service «coûte» près de 900 dirhams à une famille de six personnes. Pas étonnant qu’au ministère des Finances, on ait le vertige à voir s’allonger la liste des ministères prioritaires, en liaison avec les besoins sociaux, d’équipement ou de sécurité. Pas étonnant que l’on tremble à l’inventaire du passif de l’Etat : dettes des établissements publics, déficit des caisses de retraites et autres engagements implicites. La question de la maîtrise des dépenses structurelles (fonctionnement, dette) reste entière. De même, la réduction des impôts et l’octroi des aides publiques ne peuvent faire l’économie d’une réflexion sur l’efficacité de la politique ou des dépenses fiscales. Raison de plus pour résister à tout saupoudrage budgétaire ou à l’entregent de tel ou tel lobby. Le risque est toujours de répondre à l’urgence en sacrifiant les réformes de fond