L’occident et l’oxymore

des individus furibards sur les réseaux sociaux se frottent, non pas l’esprit, mais les mains, ravis qu’ils sont que toute la place leur soit laissée afin de lancer injures et anathèmes sur tout ce qui bouge et même sur ce qui est immobile et silencieux.

Le bon poète ne se réclame pas du respect de la rime, pas plus que le bon romancier de celui des règles narratives. «Je ne me soucie pas de rimes. Il est rare que deux arbres l’un à côté de l’autre soient égaux». C’est ce que le poète portugais Fernando Pessoa écrit, sous un de ses nombreux hétéronymes, dans le Gardeur de troupeaux. Si ces deux créateurs se libèrent de cette contrainte, c’est bien que faire œuvre d’art consiste à ne pas s’y soumettre. Voilà pourquoi, créer, au sens de donner naissance et existence à ce qui n’était qu’une sensation, sinon une abstraction enfouie dans la conscience ou l’imaginaire, est essentiellement un acte de liberté autant que de libération. Mais avec le temps et l’usage, l’artiste ou le créateur, tout en se délestant de règles et de contraintes anciennes, s’en fabriquent de nouvelles. Ce cycle de renouvellement où le nouveau chasse l’ancien qui a jalonné l’histoire de l’art est identique à celui de la vie des hommes en général. Si l’on prend l’exemple de la vie politique, des institutions et des modes de gouvernement, on constate que lorsque les peuples se sont soustraits de la soumission à toutes sortes de jougs et de tyrannies, en se soulevant à travers des révoltes ou des révolutions, c’est bien pour accepter d’autres règles d’autorité, plus douces et moins contraignantes certes, mais tout aussi privatives de certaines libertés individuelles d’ordre naturel. C’est le fameux contrat social où l’état de l’ordre, se substituant à l’état naturel, a donné naissance au système démocratique en cours dans nombre de pays. La violence d’avant, exercée entre individus ou pratiquée par le potentat, a été dès lors remplacée par ce qu’on appelle «la violence légitime de l’Etat» à travers la justice et bien encadrée par la loi.

C’est schématiquement un exemple de renouvellement de règles dans la vie politique qui nous éloigne peut-être de la libération de l’œuvre d’art, mais nous rapproche de ce qui se passe dans ce monde, dit arabe (Almachriq), dont ici au Maroc (Almaghrib) nous sommes, géographiquement et anthropologiquement, à la fois l’occident et l’oxymore. Pour faire dans la pensée magique, on peut dire qu’une sorte de malheur semble avoir frappé cette région depuis des lustres déjà. Mais la succession d’événements dramatiques et tonitruants qui a marqué les cinq dernières années nous imposent une interrogation, quasi ontologique, qui mérite, sinon une réponse, du moins un débat serein : qu’est-ce qu’être Arabe aujourd’hui? Certes, la réponse n’est pas aisée ; et ici même de nombreuses voix vont rétorquer que la question est sans objet: chez nous la notion d’arabité est, d’une part, toute relative, et, d’autre part, a été précisée par la Constitution qui définit et souligne les diverses composantes identitaires de la nation. Cependant, il y a le poids du passé, la prégnance des traditions, la centralité de la religion et de la langue arabe — les deux étant des socles majeurs dans la formation de l’imaginaire collectif–, plus bien d’autres facteurs qui sont autant de marqueurs non négligeables dans la création de liens de parenté avec cet «homo arabicus» qui fait tant parler de lui aujourd’hui. Avancer cela ce n’est pas prendre position pour ou contre telle partie, mais on ne peut installer les termes d’un débat en faisant l’économie de ces arguments. Sauf que voilà : nous n’aimons pas les débats sérieux et dépassionnés. Ni les médias, ni encore moins les intellectuels ne semblent oser la mise à plat d’une telle question. Peut-être parce que, comme disait Raymond Aron : «Débattre, c’est prendre le risque de changer d’avis». Et personne n’est encore prêt à changer d’avis. L’élite de chez nous ne veut pas pour l’instant, comme disait Montaigne avant Aron, «frotter son esprit contre celui des autres». En attendant, des individus furibards sur les réseaux sociaux se frottent, non pas l’esprit, mais les mains, ravis qu’ils sont que toute la place leur soit laissée afin de lancer injures et anathèmes sur tout ce qui bouge et même sur ce qui est immobile et silencieux. Ils remplissent de bruit et de fureur le silence de ceux qui taisent leurs opinions et camouflent leurs arguments. Alors pour conclure, méditons au moins ce passage d’une lettre de Spinoza rédigée en 1665, dans laquelle il passe en revue les trois motifs qui l’avaient poussé à écrire son Traité théologico-politique : «La liberté de philosopher et de dire notre sentiment ; je désire l’établir par tous les moyens : l’autorité excessive et le zèle indiscret des prédicants tendent à le supprimer».