Livres en quête d’auteurs et de lecteurs

Un des paradoxes de la vie des livres et de l’édition du côté de chez nous — et il n’est ni le seul, ni le moindre– est que ceux qui peuvent et se doivent d’écrire lisent ; alors que ceux qui ne lisent pas écrivent.

Résultat de cette anomalie : il y a de plus en plus de livres sur le marché et de moins en moins de lecteurs pour les lire. Il y a quelques années, on se gaussait dans les pages culturelles de la pléthore de critiques autoproclamés, dans la littérature, le théâtre et le cinéma, à l’heure où l’on comptait les parutions, les spectacles et les films marocains. Aujourd’hui, on cherche désespérément les lecteurs, mais l’on trouve sans peine des écrivains ; du moins une certaine catégorie de cette corporation bizarre qui a fait de l’écriture tantôt un hobby pour certains, et pour d’autres une posture, sinon une imposture. On s’explique pour qu’il n’y ait pas maldonne. Il y a, et il y a toujours eu des auteurs de qualité en arabe comme en français : romanciers, essayistes, poètes et critiques. Taiseux et peu nombreux,  ils ne faisaient pas de bruit et écrivaient à l’ombre de leurs rêves (ou de leur cellule), publiaient quand ils pouvaient, à compte d’auteur ou lorsqu’un vague et rare éditeur prenait le risque–à tous les niveaux– de les éditer. D’autres trouvaient ailleurs, c’est-à-dire en France, des maisons prestigieuses pour accueillir leurs ouvrages. Les premiers, publiés ou pas au pays, jetaient à ces privilégiés des regards obliques, envieux et réprobateurs, voire haineux. Ils voyaient dans cette discrimination linguistique à la fois une injustice et une tare. Publiés à l’étranger et donc dans la langue de l’ancien colonisateur, à leurs yeux ces auteurs ne pouvaient être qu’inauthentiques et, pire encore, traîtres à leur culture et à leur identité : des aliénés et des alignés, point à la ligne.

Au cours des «années 80 de notre jeunesse», nombre d’écrivains et de critiques ont tenu pour nulle et non avenue toute écriture en langue française, et l’on tolérait si peu celle produite localement mais dans une langue étrangère. Il est vrai que l’on ne comptait pas encore–en ce temps-là du moins– des auteurs dans d’autres langues européennes: des hispanisants ou des flamingants nés en Belgique ou dans les Pays-Bas. Dans les différentes assemblées et activités culturelles de l’Union des écrivains du Maroc, sise à la rue Soussa à Rabat, c’est la langue arabe qui prédominait, portée qui plus est par un discours aux accents panarabistes qui fleurait bon l’influence, «baathiste» ou nassériste.

Mais si les choses ont bien changé depuis quelques années, on ne peut pas dire que la production bibliographique remontant à cette époque a enrichi grandement la bibliothèque marocaine. La majorité des membres de l’union étaient plus des «écrivants»–même pas au sens que Roland Barthes donnait à cette engeance– que des écrivains. Du reste, la plupart étaient plus ou moins journalistes ou assuraient des piges dans la presse. Les autres enseignaient dans des collèges ou à l’université en rédigeant des notes de lectures ou des critiques souvent dithyrambiques sur le peu d’entre-eux qui publiait ou s’autoéditait.

Aujourd’hui, on peut dire que le volume des livres a augmenté sans pour autant que la qualité soit au rendez-vous ; et c’est d’ailleurs le même constat que l’on peut faire lorsqu’il s’agit du cinéma marocain.

Toujours est-il qu’il est bien plus aisé de se faire publier et nombre d’auteurs ont vu le jour grâce à un nouveau mécanisme d’aide instauré par le ministère de la culture et certaines institutions étrangères, notamment le Bureau du Livre de l’ambassade de France. En outre, le Salon du livre de Casablanca leur donne, périodiquement, une relative visibilité. Mais il reste à créer un véritable circuit de diffusion et à encourager la création et les nouvelles librairies. Voilà pour l’infrastructure. Quant aux lecteurs, seule une bonne réforme du système éducatif axée sur la promotion de la lecture dès le cycle primaire serait à même de pousser les jeunes à lire. On ne naît pas lecteur, on le devient grâce à une promotion de l’édition et de la diffusion et à une bonne éducation à la lecture.

Enfin, et c’est là qu’intervient le rôle des auteurs et de leurs promoteurs. Comment les uns et les autres peuvent-ils pousser les jeunes à accomplir cet exercice d’admiration sans lequel on ne peut avoir envie de lire? Non en répondant à une quelconque demande, car on ne sait jamais à l’avance ce que les gens aimeraient lire, mais en produisant ce que tel ou tel lectorat pourrait aimer lire un jour. Plus facile à dire qu’à faire, certes, mais il est une série de conditions ou de critères qui restent incontestables et dont l’efficacité  est démontrable : ce n’est qu’en privilégiant la qualité, dans la forme comme dans le fond ; la liberté dans le ton comme dans le style ; et la diversité dans les thèmes et dans les genres, le tout en usant des langues de la lecture dont on dispose ici, c’est alors donc que les bons et les vrais choix seront faits et que le lectorat pourra augmenter et s’élargir.