Livre dans la poche

ce qui est considéré comme un prix modique en europe devient une grosse dépense ici après le cours de change, les frais de transport et la marge du libraire. résultat : un roman de zola, pourtant tombé dans le domaine public, dont le code barre indique 8 euros, est vendu parfois à  plus de 100 DH.

Le livre de poche a fait pour la lecture et la littérature ce que le transistor a fait pour la consommation de la musique et de l’information : ils les ont mises à la portée du plus grand nombre. Nés presque à la même époque dans les années 50 (du moins en Europe et un peu plus tard du côté de chez nous), ils ont démocratisé ces pratiques culturelles grâce à leur accessibilité due au prix de vente, leur disponibilité et leur profusion sur le marché. Ils ont pu ainsi sortir la culture de son temple pour gens riches et très cultivés. Et mis fin et désacralisé le livre relié tout cuir véritable qui, lui-même, sauvegarde une couverture cartonnée enserrant de gros volumes de papier cousu main. Exit donc ces ouvrages aristocratiques qui s’alignent dans des rayons en bois massif et grimpent jusqu’au plafond de bibliothèques cossues baignant dans un silence religieux. Comme son nom l’indique, le livre de poche se met dans la poche de votre veston et vous accompagne où que vous allez. En bon copain, en bonne compagnie. Bien sûr, on parle ici d’un temps que les moins de 40 ans ne peuvent pas connaître, comme dirait Aznavour.

Né en 1953 en France, le Livre de Poche a quasiment l’âge de ceux qui sont nés dans la foulée de l’Indépendance du Maroc, s’ils s’étaient mis à lire dès leur adolescence. La question est de savoir si ce livre de poche a réellement démocratisé la lecture en ce qui nous concerne. Précisons d’emblée que le concept éditorial du livre de poche n’existe pas encore en langue arabe, au sens et selon le modèle économique qui lui sont propres. Cela exclut un très grand nombre de lecteurs potentiels, même si cela n’explique pas complètement la carence dans le domaine de la lecture et de la circulation du livre en général. Par ailleurs, sachant que ce qui est considéré comme un prix modique en Europe (en francs d’abord puis en euros) devient une grosse dépense ici après le cours de change, les frais de transport et la marge du libraire. Résultat : un roman de Zola, pourtant tombé dans le domaine public, dont le code barre indique 8 euros, est vendu parfois à plus de 100 DH. Certes, on pourrait se le procurer chez les rares bouquinistes qui résistent encore à partir de 40 DH. Mais toujours est-il que le modèle, sur mesure, du livre «démocratique» et à portée de toutes les bourses prend ici un sacré coup de canif. En tout état de cause -comme on dit lorsqu’on ne veut pas s’éterniser sur le sujet-, le modèle économique et éditorial du livre de poche s’est développé tant et si bien que toutes les grandes maisons d’édition en France (puisque c’est de là que nous proviennent les livres en français) l’ont adopté et créée des labels similaires : Folio, Point, Babel, Bouquins, etc. 

C’est précisément dans Folio, qui a lancé le livre de poche inédit pour essais et biographies, et plus récemment le «Folio à 2 euros». Soit 24 DH qu’on a déniché un petit bijou de 130 pages, qui plus est de circonstance: Petit éloge de la lecture de Pef (Pierre Elie Ferrier). L’auteur, un célèbre dessinateur pour livre d’enfants et un grand lecteur doublé d’un grand rêveur amoureux des mots, signe tous ces livres de ces trois lettres «Pef». Le livre de Pef, quoique son titre puisse suggérer, ne fait pas un éloge de la lecture au premier degré, ni un guide pédagogique  ou un manifeste direct à l’usage des jeunes pour «bien lire et comprendre». C’est plutôt un florilège de textes pleins de rêveries et de traits d’humour dont la lecture et le plaisir qu’elle procure sont à la fois le fil rouge et la finalité. Le ton enjoué est donné dès la dédicace : «A mes amis, à mes amivres, à mes amilivres». La suite, c’est-à-dire tout au long de plus de 120 pages, est une fête de mots et de souvenirs ; souvenirs ou évocations d’où s’échappent d’autres mots dans un tourbillon incessant relatant la rencontre de gens simples ou d’objets triviaux. Et puis il y a cette angoisse quand on a rien à lire, rien à se mettre sous les yeux ni à déchiffrer. L’angoisse du lecteur face au vide, à l’absence des signes et des lettres. Tel ce voyage en train au Canada dans le chapitre 1 sous-titré : «Où l’auteur commet l’imprudence de prendre place dans un train, sans le moindre livre ni espoir de voir quoi que ce soit du paysage». Apprécions le vif descriptif de cette angoisse du vide livresque que ce lecteur accro redoute: «Rien à lire. Pas de graffito gribouillé par quelques traces de vie. Pas la moindre arabesque dessinée par un doigt ni d’hiéroglyphe à déchiffrer. Rien. Les seuls mots en ma possession sont ceux écrits au dos de mon billet panoramique: le règlement des chemins de fer canadiens. Texte non signé, imprimé à des millions d’exemplaires, d’un prix variable, que personne d’autre que moi ne peut se vanter d’avoir lu dans son intégralité, découragé que nous sommes tous par l’impression en si petits caractères et lignes devenus convois de marchandises. (…)».