Livraisons à dos d’âne et à domicile

«Sorry we missed you» (Désolé de vous avoir manqué). Ce n’est pas là une expression d’affection formulée par quelqu’un à qui vous avez manqué ; ou, par ironie, adressée à quelqu’un que vous avez manqué de gifler. C’est la formule écrite que doit laisser le livreur qui a trouvé porte close ou n’a pas trouvé le destinataire d’une livraison.

C’est cette formule-là que le réalisateur anglais Ken Loach a donnée comme titre à son dernier film scénarisé et dialogué par Paul Laverty. (Alors que sans eux il n’y aurait pas de films, je trouve qu’on ne cite pas assez dans les médias le nom des scénaristes et dialoguistes. Voilà qui est fait.) Dans la banlieue ouvrière de Newcastle en Angleterre, Ricky, marié à Abby et père de deux enfants, multiplie les petits boulots mal payés (bullshit jobs) et sans lendemain. Pour s’en sortir, il s’endette pour acheter une camionnette et décide de se convertir en «entrepreneur indépendant» et devient chauffeur-livreur pour une plate-forme de vente en ligne, pendant que sa femme, assistante sociale, travaille avec dévouement en s’occupant de personnes âgées pour de bien maigres honoraires. La vie de cette famille soudée va être bouleversée par le rythme insoutenable de l’activité, les conditions implacables imposées par la plate-forme à Ricky, et les horaires tardifs et intenables de la mère. Les deux parents n’ont plus de temps pour eux et pour leurs enfants, notamment le fils aîné, adolescent livré à lui-même.
Dans ce film bien scénarisé, résolument engagé, Ken Loach alterne les moments dramatiques et des scènes pleines de drôleries. Cinéaste militant s’il en est, ce vétéran de 83 ans demeure fidèle à son credo dénonciateur. Dans son dernier film, il met en scène avec brio et fait le procès de l’utilisation effrénée du travail et la mécanique implacable promue par les plates-formes de vente en ligne. A travers les malheurs de la famille de Ricky, il tire un signal d’alarme avec la sobriété efficace du cinéaste réaliste et généreux qui filme les gens de peu à hauteur d’homme. Plus efficace qu’un rapport d’experts ou un colloque d’économistes attitrés, le film démontre, autant qu’il démonte, la machine infernale d’une nouvelle économie de marché dont l’ubérisation est un de ses aspects le plus apparent et le moins humain. Celle-là même qui défait les liens familiaux, altère ceux qui lient l’employeur et l’employé, et détruit la relation entre celui qui livre à domicile et l’autre qui passe commande sur Internet. Dans ce nouveau marché de dupes aux contours flous et ambiguës, la loi du plus fort est imperceptible, mais elle se révèle broyeuse de la vie quotidienne des gens et de leurs espérances.

Dans la vraie vie des pays dits développés —même si le film de Ken Loach est d’un réalisme pur—, l’agitation diurne et nocturne de ces «entrepreneurs indépendants» se remarque à peine. Il y a bien sûr ceux qui portent sur eux ou sur leur sac le logo de la start-up ou la société qui les emploie. D’autres, plus nombreux, sont propriétaires, comme dans le film, de leurs camionnettes banalisées et noyées dans l’anonymat de la circulation infernale des grandes villes. Jusqu’au moment où ils sonnent à la porte du commanditaire…

Ce jour-là (précisément le lendemain du jour où j’avais vu «Sorry we Missed You»), devant la porte d’un immeuble situé dans la proche banlieue parisienne, cette scène identique à celles filmées par Ken Loch. Un homme, la trentaine, descend promptement d’une camionnette blanche, un téléphone dans une main et dans l’autre un colis. Il appuie plusieurs fois sur un bouton de l’interphone. Pas de réponse. Il compose sur son téléphone un numéro à plusieurs reprises. «Eh Monsieur! J’ai un colis pour vous… et je …» Interruption de la communication et pas de réponse à chaque appel. Il compose nerveusement un autre numéro : «Oui, je lui ai annoncé l’arivée de son colis plusieurs fois, mais à chaque fois il me raccroche au nez. Là, je fais quoi, moi ?». Il parle certainement à quelqu’un qui gère les livraisons dans la société qui l’emploie. «Oui, c’est bien l’adresse. Oui, y a une boulangerie pas loin. Je demande à la boulangerie ? Je laisse le colis et je leur fais signer le truc ? Tu es sûr ? Et je mets quelle heure ? Parce que, là, ça commence à bien faire ! Je perds du temps et du pognon dans cette histoire, moi. Lui il s’en fout ! …». La suite ressemble à ce qui est devenu la vraie vie de ceux qui livrent et de ceux qui passent commande sur Internet. Comme dans le film et comme partout dans le monde. Et déjà, ici, on commence à voir passer quelques jeunes à moto ou à vélo chargés de colis. Ce n’est pas encore la cohue, mais le futur rattrape vite un présent qui hésite entre un passé qui ne passe pas vite et un avenir qui pointe le bout de son nez. Comme partout ailleurs, les évolutions technologiques sont par nature en avance sur les lois et les comportements. Pour l’heure –mais pour combien de temps encore–, les petites Honda et autres triporteurs pétaradant, voire les livraisons à domicile, à dos d’ânes dociles ou de mulets impassibles, restent en vigueur. Pour le meilleur, pour le pire ou pour le rire ? Allez savoir !