L’islam imaginaire

Crise pétrolière (1974), révolution iranienne (1979), guerre(s) du Golfe, guerre civile en Algérie, chacun de ces événements, du fait du traitement médiatique dont il a été l’objet, va renforcer les a priori d’une société française au sein de laquelle la sédentarisation définitive des communautés immigrées engendre une réelle crise identitaire.

Un concept est devenu très à  la mode: celui de l’Autre, l’Autre qui n’est pas nous, qui nous renvoie sa différence et fait resurgir la nôtre. Notre époque, une époque caractérisée par la rapidité de ses mutations se présente comme celle de cette confrontation constante à  cet «Autre». Pour ce qui concerne nos sociétés, cela commence d’abord par le fait colonial. Ensuite par l’immigration en direction des pays européens. Nezha A., aujourd’hui ressortissante belge, a dix ans quand elle quitte son Tanger natal pour Bruxelles. Nous sommes dans les années 60. Etonnamment, malgré la dureté de leur condition, les premiers souvenirs sont bons. «Quand j’allais à  la boulangerie, se rappelle cette Tangéroise de naissance, on m’offrait des bonbons. Les clientes me caressaient la tête et s’extasiaient sur mes cheveux et mes yeux noirs. Après, les attitudes ont changé, mais au départ, il faut le reconnaà®tre, tout le monde était très gentil avec nous». Ce témoignage est intéressant en ce qu’il rend compte d’un moment, celui du premier contact d’une population avec un groupe ethnique auquel aucune histoire ne la relie. Dans ce cas de figure, celui de la Belgique, l’absence de passé colonial fait qu’au tout début de l’arrivée des Marocains dans ce pays, les choses se passent sans trop de heurts. Elles se gâteront plus tard pour les multiples raisons que l’on connaà®t. Mais au départ, le regard qui se pose sur cet Autre dont on ne connaà®t rien est sans animosité. Ce n’est pas le cas de la France. Là , il y a un passif et quel passif !

A leur arrivée, les travailleurs émigrés en provenance du Maghreb sont tous logés à  la même enseigne : celle de l’invisibilité. On ne les voit pas parce qu’on ne peut pas les voir, enveloppés qu’ils sont de l’ombre coloniale. Ils sont ceux avec lesquels aucun pont ne paraà®t possible. Trop différents, trop éloignés par leurs mÅ“urs et coutumes perçues comme primaires sinon barbares. Des sous-hommes que même les fantasmes ancestraux ne dotaient plus de puissance. Nul mieux que Driss Chraà¯bi, dans son livre coup de poing, «Les Boucs», écrit en 1954, n’a su rendre avec autant de force la condition «d’invisibilité» de ces hommes que l’on avait fait venir pour les besoins d’une société en pleine expansion économique. Les images d’archives racontent les rabatteurs parcourant les villages en quête de candidats à  l’émigration et la manière dont ces derniers étaient traités, leur force et leur vitalité soupesées comme pour du bétail. Une fois sur place, ils ne furent d’ailleurs que cela, des bêtes de somme dont on exploita immodérément la force de travail. Il aura fallu attendre longtemps avant qu’ils ne remontent à  la lumière, ramenés en cela par leurs enfants qui se rebiffèrent contre cette dénégation de leur existence. Mais au fur et à  mesure que ce retour s’opéra, ils, ou plutôt la communauté qu’ils représentaient, bascula dans une situation inverse, celle d’un excès de lumière qui grossit et déforme les réalités. Après avoir été «invisibles», ils devinrent si visibles qu’on ne vit bientôt plus qu’eux. Eux que l’on va catégoriser non plus en fonction de leur origine mais de leur confession. Désormais, ils ne sont plus que «les musulmans». Comment et pourquoi une communauté confessionnelle est passée en l’espace de trois décennies de l’ombre la plus totale à  la lumière la plus crue, c’est ce qu’un journaliste français, Thomas Deltombe(*), a voulu comprendre. Pour ce faire, il s’est plongé dans les archives de la télévision française, passant au crible tant les journaux télévisés que les principales émissions consacrées au sujet sur trente ans. Il en est revenu avec un ouvrage, L’islam imaginaire, la construction de l’islamophobie en France, 1975-2005, qui démontre comment le petit écran a progressivement fabriqué un «islam imaginaire». L’auteur y procède à  un travail de déconstruction pour ensuite reconstruire le processus qui a abouti aux représentations actuelles. Il montre l’intervention dans celui-ci de plusieurs phénomènes, des phénomènes liés à  l’islam comme d’autres, moins visibles, qui lui sont tout à  fait étrangers. On a ainsi les événements de la scène internationale, les fantasmes et préjugés séculaires mais aussi la crise de la représentation politique, les problèmes de l’école, la banlieue et cette course effrénée à  l’audimat suscitée par la concurrence acharnée entre les chaà®nes de télévision. Thomas Deltombe voit trois étapes dans cette construction de «l’islam imaginaire». La première est celle de sa naissance progressive entre le milieu des années 70 et la fin des années 80, la seconde celle de la constitution d’un islam de France dans les années 90 et la troisième ouverte par les attentats du 11 septembre 2001. Crise pétrolière (1974), révolution iranienne (1979), affaire Rushdie (1989), guerre(s) du Golfe, guerre civile en Algérie, chacun de ces événements, du fait du traitement médiatique dont il a été l’objet, va renforcer les a priori d’une société française au sein de laquelle la sédentarisation définitive des communautés immigrées engendre une réelle crise identitaire. Au-delà  de «la construction médiatique d’une islamophobie», Thomas Deltombe pose le problème du «rejet de l’Autre venu d’ailleurs «, cet «Autre», musulman, objet «d’une idéologie pernicieuse de stigmatisation». Son enquête confortera les convictions de ceux qui, de ce côté-ci comme de l’autre de la Méditerranée, ressentent dans leurs tripes la mise à  l’index de la communauté musulmane. Eprouvés par le traitement tendancieux de l’actualité par certains journalistes, ils versent dans l’excès contraire, à  savoir frapper de suspicion tout ce qui est véhiculé par les médias occidentaux.

«Faut-il avoir peur de l’islam ?», se demandent paradoxalement ceux qui, dans le monde actuel, occupent la position de dominants. «Nous leur faisons peur», se racontent avec délectation ceux dont la faiblesse n’a jamais été aussi grande. Entre-temps, la dilution des frontières fait qu’il faut, plus que jamais, vivre ensemble. L’ «Autre» n’est plus juste une image, il est une présence palpable. Un miroir de nous-mêmes au reflet duquel on ne peut échapper.