« L’islam est la solution », un slogan qui a volé en éclats

L’islam politique vient d’essuyer coup sur coup deux sérieux revers avec la révolte des jeunes Turcs contre Erdogan et surtout ces manifestations gigantesques en Egypte contre un dirigeant issu des Frères musulmans. Au moment où un nouveau gouvernement doit voir le jour, le PJD serait bien inspiré de tirer des leçons de la déroute des frères musulmans en Egypte.

Sur demande du secrétariat général du PJD, Abdelillah Benkirane a entamé les tractations en vue de la constitution d’une nouvelle majorité gouvernementale. Quels que soient les résultats de ces négociations, ce sera certes au conseil national du parti, qui doit être réuni incessamment, de prendre la décision finale. Mais, dès à présent, que le choix du secrétariat ait été celui de la négociation et non des élections anticipées, comme l’aurait voulu l’aile dure du parti, montre que l’exercice du pouvoir a appris l’art de la realpolitik aux dirigeants péjidistes. Le seul parti pouvant aligner les sièges nécessaires à la reconstitution d’une majorité gouvernementale est en effet le RNI. Or, on se souvient des attaques en règle dont le chef de celui-ci, Salaheddine Mezouar, a fait l’objet de la part de ténors du PJD lors de l’affaire des primes du ministère des finances. Qu’après ces attaques, qui avaient été jusqu’à remettre en cause la moralité du leader Rniste, le parti de la lanterne, qui aime tant à se présenter comme le chantre de la vertu, soit aujourd’hui en situation de devoir négocier une possible alliance avec cette formation politique a de quoi faire sourire.

Après les grands discours enflammés, le temps de la composition semble donc s’être imposé à nos «frères». Tant les intérêts nationaux – le Maroc ne peut se permettre de perdre encore du temps et de l’argent dans l’organisation d’élections anticipées- que les événements survenus en Egypte avec ces millions de personnes descendues dans les rues pour conspuer le «frère» Morsi obligent les islamistes marocains à repenser leur approche. L’islam politique vient d’essuyer coup sur coup deux sérieux revers avec la révolte des jeunes Turcs contre Tayyep Erdogan et surtout ces manifestations gigantesques en Egypte contre un dirigeant issu des Frères musulmans. Certes ces derniers ont trouvé l’opportunité de rebondir grâce, paradoxalement, à l’entrée en jeu de l’armée. La destitution de Morsi dans ce qu’on ne peut que qualifier de coup d’Etat leur a offert en effet la possibilité de renverser la donne et de se draper de l’habit de la victime et du martyr. Sous couvert de destituer un autocrate, les militaires auront rendu un bien mauvais service aux démocrates. Et à l’Egypte sur laquelle plane à présent le spectre de la guerre civile.

Il reste que l’image de ces millions de personnes envahissant les rues du Caire en huant un des leurs a sonné les islamistes. Elle a fait voler en éclats leur slogan, «L’islam est la solution», dont l’inanité a été démontrée. Or, le mouvement égyptien des Frères musulmans qui a essaimé jusqu’à nos rives s’est construit autour de ce slogan. Autour de cette utopie qui a supplanté celle du nationalisme arabe au lendemain de la défaite de 1967. Or, à son tour, voilà qu’elle se retrouve soumise à l’épreuve du réel. Au lieu de s’améliorer, la situation économique égyptienne est allée en se dégradant. Non seulement Morsi n’a pas réalisé le miracle économique espéré mais il a fait dans l’autocratisme, tentant d’accaparer pour son mouvement tous les leviers du pouvoir. Cela explique la formidable coalition qui, sous l’impulsion du mouvement Tamaroud, s’est formée contre lui.

Au moment où un nouveau gouvernement doit voir le jour, le PJD et son secrétaire général seraient bien inspirés de tirer des leçons de la déroute des Frères musulmans en Egypte. Le premier enseignement est que la démocratie n’a jamais signifié la dictature de la majorité. Certes, le PJD a gagné les élections et il les gagnerait peut-être encore faute de véritables concurrents. Mais outre que les islamistes ne représentent qu’une partie relative de la population, gouverner en démocratie, c’est prendre en compte toutes les sensibilités et ne pas excommunier qui ne pense pas comme soi. Apprendre la concertation, tenir compte de l’avis de l’autre, s’ouvrir aux autres manières de penser, voilà ce qui fait les grands hommes d’Etat. Deuxième enseignement, on ne gouverne pas à coups de slogans mais en ayant une approche réfléchie basée sur une compréhension de la complexité des situations. Troisième enseignement : les courants minoritaires, quand ils s’additionnent, finissent par faire un fleuve qui peut tout balayer devant lui. Quatrième enseignement : le besoin de liberté est devenu une réalité dans nos sociétés.

Si, par leur passage au pouvoir, les islamistes forts de leurs idéaux de justice et d’équité, opèrent une mue qui ferait d’eux des démocrates musulmans, ils apporteraient beaucoup à la société marocaine. Ils lui permettraient de renouer avec l’éthique tout en s’ouvrant à une modernité positive. Nous avons besoin d’éthique, nous avons besoin de moralité mais d’une éthique et d’une moralité qui ouvrent sur l’universel et non qui referment sur soi. En repartant pour un second tour au côté d’un adversaire devenu allié, Si Benkirane va-t-il quitter son habit de chef de parti pour se transformer en vrai homme d’Etat ? C’est tout le mal qu’on peut lui souhaiter.