L’invitation au festival du monde

Hommage dans l’hommage,
les Marocains présents dans la salle ne furent pas peu fiers d’entendre
l’auteur de «Taxi Driver» et de «Gangs of New York» tresser
des couronnes à  Omar Essayed et ses compères. Dans la salle, Ahmed
Mà¢anouni, le réalisateur de «Transes», le célèbre
documentaire sur Nass El Ghiwane cité par Scorsese, et sa productrice,
Izza Génini, étaient noyés dans une émotion qui n’avait
d’égal que le froid qui avait accueilli la présence trop
brève des troubadours ghiwaniens.

Lorsqu’une voix ghiwanienne s’éleva dans cette immense salle du Palais des Congrès de Marrakech et que le première parole fut : Ya Sah ! (à” l’ami !), on aurait aimé que le groupe de Nass El Ghiwane achevât au moins la première strophe de la chanson éponyme. «(…) Ila t’faja d’bab eddaà¯r bina ya h’li wa salh alouaqt, oussar âlamna ouaqaf âla darb’na ya h’li ; lyoum n’sabghou darna blabyad» ( Si la brume qui nous entoure se dissipe et que le temps se met au beau; et si notre étendard se déploie sur notre rue, ce jour-là  nous peindrons notre maison en blanc.) Telles sont les paroles d’une des chansons du groupe, qui a été choisie par le réalisateur américain Martin Scorsese dans son allocution pour remercier le Festival du Film de Marrakech de lui avoir rendu hommage.

Hommage dans l’hommage, les Marocains présents dans la salle ne furent pas peu fiers d’entendre l’auteur de Taxi Driver et de Gangs of New York tresser des couronnes à  Omar Essayed et ses compères. Allal, toujours égal à  lui-même dans son monde de silence, triturait son banjo au bout de l’immense scène et devant un parterre de stars et de tout ce que compte un festival international du cinéma. Dans la salle, Ahmed Mâanouni, le réalisateur de Transes, le célèbre film documentaire sur Nass El Ghiwane cité par Scorsese, et sa productrice Izza Génini, étaient noyés dans une émotion qui n’avait d’égal que le froid qui avait accueilli la présence trop brève des troubadours ghiwaniens. On attendait une ambiance d’enfer, une salle en transe reprenant les tubes de Nass El Ghiwane, mais les membres de la troupe furent débarqués aussitôt les photos prises avec Omar Essayed et Scorsese. A peine cet appel, Ya sah ! (à” l’ami !), comme une interjection, un cri de détresse dans une mise en scène guindée bavarde, glaciale et redondante, réglée par on ne sait quel expert venu d’ailleurs et qui a dû trouver que Nass El Ghiwane, c’est bougnoule et compagnie.

Pour une fois que l’on a rendu un hommage mondial et plus qu’enthousiaste, par un cinéaste mondialement célèbre, à  la musique marocaine, et alors que l’ambiance était coincée, un peu de musique de Nass El Ghiwane, puisée aux sources riches et variées des rythmes populaires du Maroc ancestral, aurait pu chauffer l’assistance et mettre un peu de chaleur humaine dans une mécanique froide. On avait l’impression d’assister à  une édition d’un festival se déroulant en Normandie ou en Bretagne par une nuit de pluie et de brume et non à  Marrakech, cité des rythmes, des couleurs et des odeurs. Trois notes de musique et puis s’en vont… Allal, banjo à  la main, est parti retrouver son monde de silence. C’est le poète indien Tagore qui a écrit un jour dans un de ces merveilleux poèmes : «J’ai reçu mon invitation au festival du monde, et j’ai joué tant que j’ai pu.»

Le festival s’est ouvert à  tout ce que compte habituellement un festival : des stars, du strass, de fausses stars et de vrais resquilleurs qui sont de toutes les fêtes par ce que l’occasion fait le larron, des journalistes accrédités et d’autres discrédités, de très bons films et de grands acteurs, des chasseurs d’autographes en alerte aux abords du Palais des congrès. On jauge le degré de célébrité et on scrute les visages avant de jeter son dévolu sur telle ou telle vedette, locale pour la plupart, les autres étant quasiment inaccessibles, encadrées qu’elles sont par des gardes du corps bien formatés. On peut d’ailleurs évaluer la célébrité d’une vedette par la taille et la corpulence de son ange gardien : à  petite vedette, petit vigile. Ainsi va le monde du showbiz, injuste, hiérarchisé et terriblement exhibitionniste. Un Abbas Kiarostami passe inaperçu entre les flashs des paparazzi et n’a pas, heureusement pour lui, besoin d’un malabar en veste blazer pour se promener dans la médina.

En tout état de cause et il faut s’en féliciter, Marrakech a désormais un festival à  la hauteur de la réputation mondiale de la ville. Tout dépendra de ce qu’on veut faire de cette réputation et de l’avenir de cette cité. La ville attirait déjà , avec ou sans festival, des stars et des touristes de tous les horizons et de toutes les catégories socioprofessionnelles. Une telle manifestation artistique est un plus pour la ville, mais si on lui enjoignait une dose de culture, de chaleur humaine et d’humilité afin d’atténuer cette ambiance coruscante faite d’un trop plein de paillettes, de frime et d’arrogance, sa population et ses visiteurs, marocains ou étrangers, pourraient alors voir cette cité évoluer dans le sens de son propre génie, celui-là  même qui a toujours forgé son destin à  travers l’histoire