L’investissement privé en panne

Malgré les apparences, vingt ans de libéralisme
ne nous ont pas éloignés des positions dominantes,
pour faire une place croissante à  la régulation concurrentielle de l’activité économique dans un marché ouvert. C’est peut-être là  que réside le principal obstacle
à  l’investissement privé.

Décollera, décollera pas ? L’investissement privé est toujours hésitant. Qu’est-ce qui explique cette tendance quasi permanente à l’atonie ? Un environnement des affaires peu motivant ? Un pessimisme à tout crin ? Que d’études ont été consacrées à scanner le comportement du patronat, dans une période où des attentes fortes se fixent sur son apport à la croissance. Le parcours de l’investisseur combattant a été passé au crible, les obstacles recensés, les contraintes administratives déréglementées… Des institutions ont été créées dans chaque région avec pour mission de débusquer le récalcitrant jusque dans son territoire de proximité. Des visions, longtemps réclamées pour clarifier l’horizon, anticiper les changements, ont été dégagées. Les politiques macro-économiques ont été stabilisées, les créneaux de positionnement compétitifs ont été sériés, les politiques d’accompagnement ont été définies. Rien n’y fait. Notre privé est toujours peu réactif. «L’animal spirit», cette attitude si fondamentale dans la conquête des marchés, n’est encore pas prête à se manifester chez nos acteurs. Une autre énigme de la croissance ? La lecture du dernier rapport sur le climat des affaires au Maroc apporte quelques clarifications sur les contraintes qui pèsent sur l’investissement des entreprises. La check-list est impressionnante : coût du financement, charges fiscales, accès au foncier, concurrence de l’informel et de la contrefaçon, système judiciaire, législation du travail, corruption. Chacun y trouvera une explication à la faiblesse de l’investissement.

Mais, une autre série de facteurs, tenant aux stratégies des acteurs privés, ne doit pas être oubliée. Le privé met en avant le profit plus nettement que par le passé. Cette recherche accrue du profit n’est pas due à une avidité soudaine des patrons, mais à la convergence de deux éléments. D’une part, les investisseurs sont attirés par des marchés relativement faciles d’accès, où le risque est minimisé. D’autre part, les taux d’intérêt réels (inflation déduite) restent aujourd’hui encore – malgré la baisse des taux nominaux, ceux qu’affiche le marché – particulièrement hauts dans une période où l’inflation dépasse à peine 2 %. Quand on peut obtenir une rentabilité élevée en toute sécurité en achetant des bons du Trésor ou en plaçant dans le foncier, il est absurde de s’acharner à investir dans des machines qui ont peu de chance de vous rapporter un demi-point de plus. Quant aux grandes entreprises, leurs stratégies sont orientées vers la hausse de la rentabilité du capital. Elles se concentrent sur un petit nombre de métiers. Elles sont motivées par la valorisation boursière pour les actionnaires. Comme, en même temps, les petites entreprises dynamiques ont moins profité de la libéralisation des marchés financiers et surtout se voient demander des prix élevés par les banques pour emprunter (des taux plus élevés, des garanties fortes), l’investissement productif a de bonnes chances de ne pas repartir.

On peut aussi se demander si la libéralisation n’a pas davantage abouti à renforcer les positions des grandes unités et groupes. Au lieu d’un développement tous azimuts de la concurrence, on a assisté au contraire à une concentration des acteurs économiques. Les grands sont évidemment très puissants. Ils possèdent en particulier un énorme pouvoir d’influence sur l’administration et sur les politiques. Chassez le monopole ou le clientélisme, ils reviennent au galop. Les petites entreprises perdent du terrain. Elles ne possèdent pas, en effet, le pouvoir de marché suffisant pour négocier avec leurs donneurs d’ordre des conditions économiques qui leur permettent d’investir suffisamment pour rester compétitives malgré les bas prix qu’elles peuvent consentir. Le Conseil de la concurrence, qui devait veiller à la transparence des marchés, aux abus des comportements nocifs, a été mis au placard. Malgré les apparences, vingt ans de libéralisme ne nous ont pas éloignés des positions dominantes, pour faire une place croissante à la régulation concurrentielle de l’activité économique dans un marché ouvert. C’est peut-être là que réside le principal obstacle à l’investissement privé.